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    Derrière le peuple imaginé, l’intolérance réelle: réagir aux violences

    6 février 2017 | Rafik Bentabbel et Emanuel Guay - Respectivement étudiant en droit à l'UQAM et étudiant en sociologie à l'Université McGill | Québec
    Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée

    Le Québec a été secoué la semaine dernière par le pire attentat sur son territoire depuis vingt-cinq ans. Un jeune étudiant — islamophobe actif sur les réseaux sociaux et supporteur de Donald Trump — a fait irruption dans une mosquée à Sainte-Foy avec un fusil, entraînant la mort de six personnes et des blessures pour dix-neuf autres.

     

    Si les réactions des autorités publiques à cette attaque se situaient à mi-chemin entre la stupeur et la désolation dans les premiers jours qui ont suivi, force est d’admettre que le ton habituel sur les questions d’intégration et de vivre-ensemble a rapidement repris le dessus : on apprend ainsi que François Legault a nié la présence d’un courant islamophobe au Québec lors d’un point de presse à l’Assemblée nationale, que Jean-François Lisée soutient que la lutte pour la « neutralité religieuse » demeure une priorité qui devra être remise de l’avant dans les semaines suivant la tuerie et que Bernard Gauthier s’indigne des sommes allouées pour le dédommagement des victimes.

     

    Chacun d’entre eux, au demeurant, s’est montré favorable au cours de sa carrière à des projets de loi visant une restriction, ou un « meilleur contrôle » de l’immigration — ce qui laisse toujours entendre que cette dernière serait actuellement hors de contrôle — et a plus généralement exprimé sa méfiance à l’endroit d’une population musulmane qui, par sa simple présence, présenterait une menace potentielle pour notre stabilité et notre intégrité nationale.

     

    Une telle attitude peut surprendre au premier abord : puisque ces acteurs politiques prétendent tous parler au nom du « peuple québécois », pourquoi rechignent-ils à reconnaître les inégalités et les discours haineux dont une partie de ce peuple est la cible ? Ne devraient-ils pas considérer ce même peuple dans toute sa diversité et dans le plein respect de ses droits afin de mieux le représenter ?

     

    Répondre à cette question suppose, selon nous, de reconnaître que le peuple fantasmé par ces partisans plus ou moins affichés du nationalisme identitaire se limite ultimement au groupe majoritaire et à ses caractéristiques les plus sommaires — soit son appartenance à « l’identité québécoise » qui l’opposerait à la population issue de l’immigration. Les références à cette communauté majoritaire prétendument homogène — qu’on retrouve tant dans les discours du Front national en France que dans ceux de Trump — nous rappellent que la démocratie peut rapidement devenir un terreau pour les pires discriminations si elle est réduite à une opposition entre une majorité offensée et des minorités « bruyantes », qui réclameraient trop et ne sauraient pas s’en tenir à leur place.

     

    Un tel usage de la démocratie se réduit en fait à jouer une partie du peuple contre une autre et ne s’attaque pas, d’une part, aux multiples discriminations qui relèguent la population immigrante et racisée à une citoyenneté de seconde zone et, d’autre part, aux sources de l’augmentation des inégalités socioéconomiques qui frappent la vraie majorité — entendue au sens économique plutôt qu’ethnique — et qui renvoient au désengagement de l’État dans les services publics et la redistribution des revenus.

     

    Porte ouverte

     

    Pour contrer la vision réductrice de la démocratie promue par les Legault, Lisée et compagnie, il nous faut lui conférer une portée à la fois progressiste et inclusive. Notre idée de la démocratie est indissociable d’un programme économique et politique reposant sur une répartition équitable des ressources et une reconnaissance des droits sociaux de chacun et chacune. Cette répartition et cette reconnaissance sont les conditions pour une pleine participation de tous et toutes à la vie commune et pour la formation de solidarités fortes entre les individus et les communautés.

     

    Un tel programme peut sembler abstrait, mais il nous permet tout de même de prêter attention aux types de comportement citoyen promus par nos projets politiques. En effet, si l’attentat de dimanche demeure une exception dans le contexte québécois, il ne faut pas oublier que les débats entourant la charte des valeurs québécoises en 2013-2014 ont ouvert un espace pour l’expression de sentiments racistes, notamment liés à de nombreux épisodes de violence islamophobe durant cette période.

     

    Si nous désirons un véritable changement en faveur du peuple et une intégration pleine et entière des minorités à la société québécoise, il nous faut réapprendre à nommer les ravages des politiques identitaires, tout en recensant les enjeux qui sont laissés de côté lorsque ces mêmes politiques accaparent l’attention publique. À la mobilisation des affects négatifs — peur, ressentiment, rejet — doit succéder un programme de réformes utiles pour l’intégration économique et sociale de toutes les communautés, sans quoi frapper sur les plus faibles restera le mot d’ordre ambiant, un mot d’ordre qui, devons-nous le rappeler, ne constitue toujours qu’un prétexte pour ne pas régler des questions plus importantes.













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