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    Quand le ciel linguistique est menacé

    25 janvier 2017 | William Johnson - Gatineau | Québec
    Manifestation pour la préservation de la langue française à Montréal en 1972
    Photo: Bernard M. Lauze Le Devoir Manifestation pour la préservation de la langue française à Montréal en 1972

    Selon le sondage Léger publié le 23 janvier 2017 dans Le Devoir, 66 % des francophones croient que le français est menacé. Rien de nouveau. C’est un dogme inscrit dans notre conscience collective.

     

    En 1972-1973, la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, présidée par le linguiste Jean-Denis Gendron, a livré son rapport après plusieurs années de séances publiques et d’études sociologiques. Il existait alors un consensus parmi les témoins qui ont comparu devant la Commission que le français était menacé. Par exemple, la Commission des écoles catholiques de Montréal a soumis un mémoire en 1968 où on affirmait ceci : « Le Québécois ne ressent aucun intérêt à parler un français de qualité parce qu’il a conscience que, d’une part, dans la langue bâtarde qu’il emploie, le message passera de toute façon et que, d’autre part, cette langue correcte qu’on voudrait lui imposer est de peu d’utilité dans un monde du travail où l’influence de l’anglais domine. »

     

    Un point de vue plus sombre encore était affirmé dans un livre publié en 1971 par l’Association des professeurs de français au Québec titré Le livre noir. De l’impossibilité (presque absolue) d’enseigner le français au Québec. On y faisait les constatations suivantes.

     

    Que peut-il rester de vie française quand on parle en anglais au travail, quand on lit en anglais au retour du travail, quand on écoute la radio ou la télévision anglaise le soir à la maison ? Une langue qui n’est pas une langue de communication est appelée à disparaître…

     

    Le bilinguisme est une étape vers l’unilinguisme anglais au Québec. Qui a dit cela ? Tous les linguistes sérieux…

     

    Le bilinguisme joue toujours en faveur du plus fort, il abolit la langue du minoritaire. Il tue lentement, il mange le plus faible…

     

    Le bilinguisme finit toujours par enfanter un peuple bâtard.

     

    Un sondage d’opinion commandé par la commission Gendron allait bientôt confirmer le fait que la population du Québec croyait ce que les intellectuels et les enseignants leur disaient, c’est-à-dire qu’ils travaillaient presque tous en anglais et que le français était plus ou moins confiné à la vie de famille. Le sondage posait la question suivante : « On dit que le Canadien français doit travailler en anglais, alors qu’en dehors de son travail il vit en français. Selon vous, quelle proportion des Canadiens français se trouve dans cette situation ? »

     

    À cette question, les répondants de la région de Montréal affirmaient à 78 % que les Canadiens français travaillaient « en très grande majorité ou en majorité » en anglais. Seulement 3 % croyaient que « la très petite minorité » devait travailler en anglais.

     

    Alors, les faits ? La commission Gendron engagea des sociologues pour dresser une description détaillée sur la langue de travail. Surprise ! Les chercheurs ont établi qu’en moyenne, les francophones de Montréal travaillaient en français 19,1 jours sur 20. Donc ils utilisaient l’anglais en moyenne moins d’un jour sur 20.

     

    À l’extérieur de Montréal, selon le rapport dressé par les experts, les travailleurs francophones travaillaient en français en moyenne 19,6 jours sur 20. Le directeur de la recherche pour la commission Gendron, le sociologue Pierre-Étienne Laporte, faisait ce commentaire sur ces résultats : « Nous croyons pouvoir affirmer que la diffusion du français chez les travailleurs francophones est plus forte que nous ne l’avions prévu. Nous le savons, il existe au Québec français un climat d’opinions qui veut que la majorité des Canadiens français soient dans la triste situation de “vivre en français et de travailler en anglais”… Notre enquête a permis de constater jusqu’à quel point la situation linguistique des francophones au travail est meilleure que ne le croit le grand public. »

     

    Ce travail sérieux, mené par des chercheurs crédibles, a-t-il réussi à éclairer l’opinion publique ? Pas du tout. Le 1er avril 1977, le gouvernement de René Lévesque publiait un livre blanc pour annoncer et expliquer la Charte de la langue française qui allait suivre. On présentait ce livre blanc comme un résumé de toutes les recherches précédentes sur la langue. En réalité, c’était plutôt un sommaire de tous les mythes reçus sur la situation désespérée du français. On n’hésitait même pas à mentir délibérément.

     

    L’affirmation suivante était présentée comme ayant été faite par la commission Gendron : « L’anglais prédomine nettement dans les communications générales au travail : 82 % du total des communications se font en anglais dans l’ensemble du Québec, 85 % à Montréal et 70 % en province. L’anglais est aussi prépondérant dans des modes plus spécifiques de communication. »

     

    Ayant précédemment étudié le rapport de la commission Gendron, j’ai été étonné par cette déclaration et je suis allé voir. En effet, j’ai retrouvé ces chiffres, mais ils ne disaient pas ce que le livre blanc voulait leur faire dire. Cette section traitait des conditions de travail des anglophones seulement, et pas de tous les travailleurs au Québec, encore moins des travailleurs francophones. Il est à noter que les autres affirmations du livre blanc étaient appuyées par un renvoi à la source dont l’information était tirée. Mais pas de renvoi pour cette affirmation-là, qui faussait radicalement la situation réelle du français dans le monde du travail. J’en ai conclu que la désinformation était délibérée.

     

    Encore une fois, les médias ont crié que le ciel linguistique était en chute, même si les données du recensement disaient le contraire.













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