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    Politique

    Pourquoi nous sommes divisés

    15 décembre 2016 | Stéphane Kelly - Sociologue, professeur au cégep de Saint-Jérôme et auteur de «La petite loterie» (Boréal, 1997) | Québec
    La famille du début du siècle assumait de multiples fonctions : elle éduquait, fournissait du travail et prenait en charge ses aînés.
    Photo: Kerstin Klaassen Getty Images La famille du début du siècle assumait de multiples fonctions : elle éduquait, fournissait du travail et prenait en charge ses aînés.

    Nous sommes un samedi soir, entre Noël et Jour de l’An. Une famille québécoise est réunie autour de la table. Au moment du dessert, allez savoir pourquoi, chacun confesse pour qui il a voté lors de la dernière élection. On découvre que le père a voté CAQ, la mère PQ, le fils Option nationale, la fille Québec solidaire. J’ai une question pour vous maintenant : à votre avis, avons-nous ici affaire à une famille anglophone ou une famille francophone ? Tout le monde connaît la réponse. Se pourrait-il qu’une cause importante de notre division nationale trouve sa source dans la cellule familiale ?

     

    Si un journaliste étranger venait au Québec faire un documentaire sur les difficultés du Parti québécois depuis une génération, il serait sans doute frappé par le nombre de chefs et de leaders qui ont démissionné, en versant des larmes, après avoir expliqué que la politique les avait éloignés de leur famille. Le journaliste serait tenté de conclure que la vie familiale et la vie politique sont deux activités incompatibles au Québec.

     

    Refuge

     

    Depuis une génération, nous assistons à un tournant familialiste partout en Occident. Alors que le monde des affaires, celui de la politique ou des relations internationales évoluent de plus en plus vers des formes d’égoïsme, de brutalité ou de corruption, les femmes et les hommes ont tendance à chercher un refuge dans la vie privée, et plus précisément dans la vie familiale.

     

    Nous avons le sentiment que le bonheur familial est quelque chose de fragile et de précieux. Et nous avons fini par comprendre une vérité élémentaire. Au même titre que l’État, le marché ou l’école, la famille est une institution irremplaçable. Elle exerce des fonctions cruciales pour encadrer les individus au quotidien.

     

    Prenons la fonction civique. On oublie que, pendant longtemps, la famille canadienne-française assumait un rôle très politique. Pour vous en convaincre, je vous propose un retour en arrière, au début des années 1960, en lisant deux extraits d’un texte du regretté politologue Vincent Lemieux. Le texte, publié en 1962, s’intitule « Le père et la politique ».

     

    Dans les années 1950, le jeune Lemieux avait fait des études de terrain à l’île d’Orléans. Dans ce texte, le politologue raconte ceci. Au Canada français, c’est la famille qui déterminait pour qui on devait voter. Il y avait des familles bleues et il y avait des familles rouges. Dans telle ou telle famille, on pouvait voter du même bord depuis des générations.

     

    Je cite ici Lemieux : « Comme on nous l’a dit souvent, dans ces familles, “on se regarde avant de voter”. Plus exactement, on regarde vers le père, quand ce n’est pas le père qui regarde vers la mère et les enfants pour leur indiquer comment agir. »

     

    S’il n’y avait pas consensus au sein de la cellule familiale, le père usait de différentes ruses pour empêcher son épouse, ou un de ses enfants, de neutraliser son vote. Un informateur conservateur confia cette anecdote à Lemieux au sujet d’une élection en 1917 : « Chez nous, cette année-là, le père avait dit : "les petits garçons, vous ne sortirez pas pour aller voter". »

     

    Intérêt familial

     

    En sociologie politique, on a longtemps considéré que le vote était une façon, pour une famille, de consolider sa place dans la hiérarchie sociale. Voter en fonction de l’intérêt familial est une façon légitime de confirmer sa place dans la hiérarchie sociale, voire de l’améliorer. N’oublions pas qu’une classe sociale, c’est au fond un groupe de familles, unies par des liens matrimoniaux, possédant une sous-culture commune, et dont les membres tendent à prédominer dans certains emplois et certains postes, génération après génération.

     

    Dans ce contexte, que penser des familles francophones qui, depuis 20 ans, enregistrent un vote éclaté et désorienté, qui s’éparpille dans tous les sens ? Je n’évoque pas seulement ici un suicide politique ; c’est aussi un déclassement social programmé. Déclassement social au bénéfice de qui ? Au grand bénéfice des élites qui, elles, soyez-en certains, votent toujours en bloc dans le même sens.

     

    Idem pour le Québec anglophone ; lui aussi ne se divise guère. Il vote en bloc. Une explication facile, pour expliquer la quasi-unanimité des anglophones, est d’affirmer que les médias anglophones martèlent une seule et même propagande. Or, le sociologue Robert K. Merton a déjà montré que la détermination du vote repose moins sur l’influence de médias que des conversations que nous avons au quotidien au sein de petits groupes (dans la famille, dans le voisinage, ou sur le perron de l’église).

     

    Le consensus anglophone, avant d’être imposé par les médias, ou encore par le système scolaire, se reproduit à chaque génération au sein de la famille. C’est autour de la table, à l’heure du souper, que les jeunes anglophones entendent parler de la loi 101, de la déclaration de Parizeau sur le vote ethnique, de l’exode des anglophones sous Lévesque, ou de l’infâme charte des valeurs.

     

    Effet pervers

     

    Mon hypothèse est fort simple : les anglophones ont mieux réussi, à la maison, à assurer le travail de transmission d’une mémoire collective, et, aussi, à assurer la socialisation politique qui en découle. Leur réussite à ce sujet et notre échec, aussi à ce sujet, entravent la relance du mouvement national.

     

    La famille, il y a un siècle, assumait de multiples fonctions. Elle éduquait, fournissait du travail, des loisirs ; elle prenait en charge ses aînés. Plusieurs de ces fonctions ont été récupérées par l’État-providence dans la seconde moitié du XXe siècle. Nécessaire, ce virage a hélas introduit un effet pervers : la famille a perdu la confiance et l’assurance qu’elle possédait autrefois. Elle est aujourd’hui sur la défensive. Les parents se sentent incompétents, et souvent inaptes à assurer une fonction pourtant essentielle : la transmission.

     

    Par sentiment d’incompétence, les parents pensent que l’école fera le travail. C’est une erreur. C’est surestimer le rôle de l’école dans la formation d’un adulte. Savoir d’où l’on vient, connaître les héros qui ont lutté pour nos droits, ça doit s’apprendre aussi à la maison, pas seulement sur les bancs d’école.

     

    Transmission

     

    Le sociologue Norbert Elias a bien perçu comment une confusion des rôles s’est installée au sein de la cellule familiale. Lentement, au XXe siècle, la verticalité dans les rapports parents-enfants a été abandonnée. Sur le plan de la transmission, c’est problématique. Si je traite d’égal à égal avec mon fils de huit ans, qu’est-ce qui m’autorise à lui dire que René Lévesque fut un grand homme ? Que le Canada a humilié le Québec en 1982 ? Qu’un despote a emprisonné 500 innocents sans raison en octobre 1970 ? Que le référendum de 1995 a été volé ! La socialisation politique, c’est la transmission de souvenirs positifs et négatifs qui nous ont façonnés collectivement.

     

    Quand les enfants avancent dans l’adolescence, je l’accorde, la transmission doit progressivement céder la place à la conversation et à la délibération ; plus jeune, toutefois, il ne faut pas hésiter à montrer la voie avec fermeté.

     

    L’aspect positif de ma proposition, c’est que cette réaffirmation de l’instance familiale ne coûte rien. Elle n’exige aucune réforme venant de l’État ; au contraire, elle doit commencer à la base, dans la vie des familles.

     

    Chaque parent, dans la mesure de ses moyens, peut assumer un travail de transmission. Plus tard, l’enfant, devenu adulte, fera le tri dans ce qu’il a reçu en héritage. Il aura, à 20 ans, le loisir de le maudire, cet héritage. Mais il l’aura au moins formé et armé pour affronter la société.













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