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    Libre opinion

    DPCP: une décision prévisible, mais profondément injuste

    28 novembre 2016 | Lorraine Guay, Diane Lamoureux et Louise Langevin - Respectivement militante féministe, professeure au Département de science politique de l'Université Laval et professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval | Québec
    Conférence de presse du Directeur des poursuites criminelles et pénales à Val-d'Or le 18 novembre dernier
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Conférence de presse du Directeur des poursuites criminelles et pénales à Val-d'Or le 18 novembre dernier

    La décision de la Direction des poursuites criminelles et pénales de n’engager aucune poursuite contre les policiers de la SQ du poste de Val-d’Or ne nous a pas surprises. Elle nous indigne toutefois et nous partageons le sentiment de désarroi et de colère des femmes autochtones qui l’ont dénoncée.

     

    Nous pensons, à l’instar de l’observatrice indépendante Fannie Lafontaine, qu’une telle enquête n’était probablement pas le cadre le plus approprié pour traiter les enjeux soulevés par les femmes autochtones. On peut difficilement régler un problème politique et personnel par des moyens judiciaires. Car il y a autre chose en jeu ici : à la fois le racisme et le sexisme systémiques qui nourrissent la triste réalité des femmes autochtones et de celles disparues ou assassinées pour lesquelles le gouvernement fédéral a créé une commission d’enquête dont nous espérons que les conclusions ne finiront pas sur des tablettes.

     

    Quand des policiers enquêtent sur d’autres policiers, le soupçon de partialité est toujours présent, d’autant plus que ceux-ci manifestent un esprit de corps très important. De plus, de telles enquêtes ne peuvent viser que des cas précis et non mettre en cause la logique d’un système. Or il nous semble que l’attitude de la police envers les autochtones est profondément teintée de racisme et que celui-ci est systémique.

     

    Ce racisme s’inscrit dans les politiques coloniales que les divers pouvoirs politiques ayant existé sur le territoire du Québec et du Canada depuis sa « découverte » au XVIe siècle ont entretenues à l’égard des populations autochtones. Ce colonialisme engendre la tendance à traiter les autochtones comme des administrés dénués de droits (logique de la Loi sur les Indiens) dont on peut piller le territoire et qui ne bénéficient aucunement du respect et de la dignité qui sont pourtant garantis par nos Chartes. Un tel colonialisme produit trop souvent une impunité pour les corps policiers qui en sont le bras armé puisque les vies des autochtones sont considérées et sont construites comme des vies n’étant pas dignes d’être vécues, ce qui en fait une sorte de population jetable. Il en résulte un racisme systémique à l’égard des autochtones qui s’exprime à la fois dans des conditions de vie s’apparentant à celles du tiers-monde et par une violence qui n’est pas refrénée par la loi puisque leurs auteurs peuvent jouir d’une impunité.

     

    Dans le cas des femmes autochtones, ce racisme se conjugue avec un sexisme tout aussi systémique qui fait en sorte que la culture du viol puisse exister et prospérer. Là encore, l’impunité est trop souvent de mise. Dans un monde où on peut se faire élire à la présidence des États-Unis en pensant que richesse et célébrité permettent de traiter les femmes comme des objets à disposition des riches et célèbres et où un animateur de radio est innocenté parce que les plaignantes ne sont pas des « témoins crédibles », il est plus que nécessaire de dire aux femmes autochtones de Val-d’Or et d’ailleurs que nous les croyons et que nous admirons leur courage à dénoncer les crimes commis à leur encontre.

     

    Mais nous ne pouvons pas taire notre indignation devant le fait que, pour pouvoir faire juger et condamner les auteurs d’agression sexuelle, il faille que la victime soit un « témoin parfait ». L’agression sexuelle est le seul crime où c’est principalement le comportement de la victime qui est jugé. Peu importe que la victime fasse de la prostitution, se drogue, consomme de l’alcool, appartienne à un groupe racial ou à un autre, ou porte une ceinture de chasteté, l’agression sexuelle devrait être sanctionnée comme tous les autres crimes. Face aux résultats d’une telle enquête, il est aisé de comprendre pourquoi si peu de victimes portent plainte. L’impunité dont bénéficient la plupart des agresseurs n’est qu’un indice de ce sexisme systémique.

     

    De telles situations sont inacceptables. Il nous paraît urgent de changer les rapports que nos institutions publiques, en premier lieu la police, entretiennent avec les populations autochtones et de mettre fin au rapport colonial qui existe toujours au Canada envers les autochtones ; plusieurs des recommandations du rapport de la commission Érasmus-Dussault sont toujours pertinentes et devraient être appliquées. Il nous semble tout aussi urgent d’instituer à l’échelle québécoise une commission d’enquête sur les violences envers les femmes autochtones et peut-être, plus largement, sur les relations des corps policiers avec les autochtones, hommes et femmes. Une telle commission fournirait un cadre dans lequel les femmes autochtones devraient pouvoir s’exprimer en toute confiance et rendre publiques les violences qui leur sont infligées, afin que nous puissions trouver ensemble des façons de mettre fin à l’impunité dont jouissent actuellement les agresseurs. Nous osons espérer que, cette fois-ci, Québec ne fera pas le gros dos en attendant que la tempête passe…













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