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    Retrouver la raison

    S’il y a un constat qui rallie les citoyens par-delà leurs orientations idéologiques, c’est bien que notre discussion démocratique est mal en point

    9 septembre 2016 | Jocelyn Maclure - Professeur de philosophie à l’Université Laval | Québec
    L'éternel retour de la thèse de la «fatigue culturelle» est un aveu d'échec.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'éternel retour de la thèse de la «fatigue culturelle» est un aveu d'échec.
    Ce texte est un extrait du livre Retrouver la raison. Essais de philosophie publique qui vient de paraître aux éditions Québec Amérique.


    Le débat politique québécois s’est recomposé depuis le référendum de 1995. L’opposition entre souverainistes et fédéralistes n’est plus la matrice de notre conversation démocratique. Il s’agit aujourd’hui de l’un des axes de polarisation parmi d’autres et dont l’importance est décroissante. L’intensité des débats sur les accommodements raisonnables, l’austérité budgétaire et le rapport au territoire est plus grande que celle du débat sur la question nationale.

     

    Certains souverainistes déçus ne cessent de recycler l’hypothèse de la « fatigue culturelle » des « Canadiens français » mise de l’avant par Hubert Aquin en 1962, mais personne n’est dupe. Ce n’est pas parce qu’elle est fatiguée ou aliénée que la « majorité » a du mal à se passionner pour la question nationale, mais bien parce que le Québec est une nation normale et mature qui dispose de pouvoirs substantiels et qui dépense ses énergies sur les grands enjeux éthico-politiques qui occupent l’ensemble des régimes démocratiques. L’éternel retour de la thèse de la « fatigue culturelle », de la « fausse conscience » ou de la « trudeauisation des esprits » est un aveu d’échec. Lorsqu’on ne parvient pas à convaincre et à mobiliser, il est plus rassurant d’attribuer ce résultat à l’aliénation dont seraient victimes nos contemporains que de s’interroger sur nos propres positions.

     

    S’il y a un constat, toutefois, qui rallie les citoyens par-delà leurs orientations idéologiques, c’est bien que notre discussion démocratique est mal en point. Rares sont ceux qui considèrent que la démocratie parlementaire et les campagnes électorales permettent de véritables débats d’idées. L’Internet 2.0 favorise la multiplication des voix, mais encourage au passage la polémique, l’indignation permanente, l’attaque personnelle et l’expression de la haine. Même les médias sérieux préfèrent parfois l’affrontement entre points de vue fortement idéologiques au dialogue nuancé entre des intervenants qui reconnaissent la complexité du réel. […]

     

    Gueule de bois

     

    Lorsque j’étais étudiant à l’université, le débat entre le postmodernisme et ses critiques faisait rage. Le XVIIIe siècle — le siècle des Lumières — devait inaugurer une ère où les affaires humaines seraient guidées par la raison et des principes « universels » comme la dignité humaine, les droits fondamentaux et la démocratie. La capacité de la raison et des sciences de nous révéler la structure ultime de la réalité devait, en plus d’accroître nos connaissances, inaugurer une phase de progrès moral et politique accéléré.

     

    Cet optimisme, on le sait, n’a pas survécu à son siècle. S’il est hasardeux d’affirmer que nous n’avons pas progressé du tout d’un point de vue moral et politique — rares sont ceux qui militent pour un retour à l’esclavage ou à l’exclusion politique des femmes —, il est incontestable que l’Occident s’est réveillé avec une gueule de bois légendaire : colonialisme et impérialisme, guerres mondiales, génocides, utilisation de l’arme atomique, persistance de la pauvreté extrême et péril écologique.

     

    Il a ainsi été longtemps périlleux de se réclamer des idéaux des Lumières. La pensée postmoderne a toutefois été incapable de dépasser le stade de la critique et de la déconstruction pour générer tant une théorie de la vérité plausible qu’une véritable éthique. Ces théories ont bien du mal à offrir des réponses convaincantes à des questions comme : sur quelles bases devons-nous appuyer des luttes pour la justice ? Le postmodernisme a aussi souffert de son opacité théorique et de sa propension au baratin conceptuel. Lorsqu’on doit faire face aux changements climatiques, à l’accroissement des inégalités socio-économiques ou à l’intolérance à l’égard des minorités religieuses, le relativisme apparaît bien inadéquat.

     

    Le projet des Lumières

     

    C’est ainsi que ceux qui ont tenu le fort du rationalisme revoient enfin la lumière au bout du tunnel. Dans son livre Enlightenment 2.0, le philosophe J. Heath soutient qu’il est maintenant temps de relancer le projet des Lumières en s’appuyant cette fois-ci sur une conception réaliste du potentiel de la raison humaine et du contexte, fortement défavorable, dans lequel ce potentiel doit se réaliser aujourd’hui.

     

    Si les philosophes des Lumières avaient une vision éthérée de la raison, nous devons maintenant reconnaître que nous sommes moins rationnels que nous aimons le penser. Nous avons tous des « biais cognitifs » qui nous empêchent, à différents degrés, d’évaluer les enjeux de société avec objectivité et impartialité. Nous sélectionnons les faits qui font notre affaire. Nous accordons de la crédibilité aux intervenants qui nous confortent dans nos positions. Nous sommes plus enclins à utiliser notre raison pour justifier après coup nos positions spontanées qu’à mener une réflexion ouverte guidée par la force du meilleur argument. Notre réflexion prend trop souvent place au sein de groupes relativement homogènes, ce qui décourage l’autocritique.

     

    Cet essai se veut une contribution modeste à cette nouvelle ère du « rationalisme réaliste ». Par-delà les positions défendues sur la justice sociale, la laïcité, le nationalisme ou les droits fondamentaux, mon espoir premier est de contribuer positivement à ce que John Rawls appelle la « raison publique », soit la rationalité collective qui se cristallise dans l’échange d’arguments, fondés sur des principes, entre les citoyens d’une communauté politique. S’il n’est pas facile d’être optimiste quant aux chances de relancer le projet des Lumières, le « démissionisme » ne peut qu’aggraver la situation. Il faut encourager toutes les initiatives qui ont pour but de ralentir le rythme de la vie politique et de favoriser la délibération publique rationnelle.













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