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    Idées

    Quelles menaces à l’air commun de la démocratie?

    9 août 2016 | Patrick Turmel - Faculté de philosophie, Université Laval   | Québec
    «La croissance des inégalités n’est jamais sans effet politique; les inégalités n’évoluent pas en vase clos par rapport à la vie démocratique», estime Patrick Turmel.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La croissance des inégalités n’est jamais sans effet politique; les inégalités n’évoluent pas en vase clos par rapport à la vie démocratique», estime Patrick Turmel.

    Plusieurs organisations présentent un tableau inquiétant des inégalités sociales et nous mettent en garde contre les risques associés aux disparités de revenus, croissantes dans la plupart des sociétés. Pour d’autres, il n’y aurait pas tant à se soucier de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres que du sort de ces derniers. Pour eux, l’essentiel, du point de vue de la justice sociale, serait de combattre la pauvreté, et non les inégalités en tant que telles.

     

    Je voudrais répondre à cela en réfléchissant aux conséquences de la croissance des inégalités sur les politiques sociales et au risque que cela fait courir pour la démocratie. Car la croissance des inégalités n’est jamais sans effet politique ; les inégalités n’évoluent pas en vase clos par rapport à la vie démocratique.

     

    Je vois deux conséquences au creusement des inégalités sur les politiques sociales, qui sont autant de sources de fragilisation démocratique : la privatisation et l’individualisation des programmes sociaux.

     

    Philanthro-capitalistes

     

    La privatisation n’est pas un thème nouveau. On déplore constamment les mouvements de privatisation des services publics. Mais la privatisation peut prendre une autre forme, particulièrement insidieuse, qui est intimement liée aux inégalités économiques : la philanthropisation des politiques sociales.

     

    Soyons clair. Il ne s’agit pas de critiquer la philanthropie en tant que telle. On ne doit pas laisser uniquement aux institutions le soin de rendre notre monde meilleur, nous devons également y contribuer par toutes sortes de petits gestes, dont la charité est un exemple.

     

    Mais la croissance des inégalités fait aussi place à des formes de philanthropie entrepreneuriales et interventionnistes, qui s’appuient généralement sur la croyance selon laquelle nous devrions laisser le financement, l’orientation et l’organisation de programmes sociaux au génie entrepreneurial des philanthro-capitalistes, comme le sont la Fondation Gates et la Chan Zuckerberg Initiative.

     

    Il ne s’agit pas ici d’évaluer les mérites des programmes de ces fondations, mais de recenser les problèmes que soulève ce modèle « public-philanthropique » du point de vue de la démocratie.

     

    Évitement fiscal

     

    Le premier problème est que nous laissons à des intérêts privés le bon soin de déterminer les orientations de politiques sociales, qui devraient être le résultat de choix démocratiques.

     

    Cela vient ensuite légitimer les différentes formes d’optimisation fiscale dont profitent très largement ces philanthropes. Prenez l’exemple du fondateur de Facebook, qui a profité de la naissance de sa fille pour annoncer qu’il verserait la quasi-totalité de ses actions à une organisation caritative pour l’enfance et l’éducation. Zuckerberg s’est bien assuré de conserver le contrôle sur cette fortune, grâce à la mise sur pied d’une entreprise à responsabilité limitée, qui permet des investissements à but lucratif, tout en offrant certains avantages fiscaux : aucun impôt sur les bénéfices, et aucun droit de succession sur cette fortune. Mais les médias ont plutôt accueilli cette nouvelle avec l’espoir que Zuckerberg saurait faire mieux que l’État en matière de justice et d’éducation.

     

    Sans compter que ce sont aussi ces stratégies d’évitement fiscal qui minent la capacité même de l’État social d’intervenir, ce qui permet ensuite de justifier les solutions alternatives proposées par les philanthro-capitalistes. Un véritable cercle vicieux.

     

    Notons que ce mouvement philanthropique élude le débat entre la gauche et la droite. On met plutôt en avant une conception de la justice sociale entièrement indépendante de la question démocratique : si le philanthro-capitalisme s’avère efficace, peu importe que des super riches aient une influence aussi importante sur la vie publique. Ces philanthropes deviennent alors porteurs d’une mission sociale, qui ignore entièrement le rôle des institutions démocratiques en matière de redistribution de la richesse.

     

    Individualisation

     

    Une deuxième tendance problématique, liée aux inégalités, est celle de l’individualisation des politiques sociales, à savoir la création, au nom de l’efficacité, de formes d’intervention sociale pour des clientèles de plus en plus ciblées : pauvres, handicapées, immigrantes, avec comme corollaire l’exigence de responsabilisation des bénéficiaires, qui doivent alors mériter l’aide de l’État.

     

    L’individualisation caractérise l’esprit de ce nouveau philanthropisme, qui mise plus sur le principe de la responsabilité que sur celui de la solidarité ; si on fait l’éloge de celui qui redonne une fortune entièrement méritée, alors il faut aussi responsabiliser celui qui ne fait pas le nécessaire pour se sortir de sa situation.

     

    Ce qui est doublement problématique du point de vue de la démocratie. D’abord, parce qu’il y a un risque de stigmatisation de la « clientèle » visée par les programmes, la tenant ainsi à l’écart de la délibération démocratique. Dès que cette tendance est combinée à la première — au « philanthro-capitalisme » —, les personnes concernées n’ont plus rien à dire sur la forme des programmes qui leur sont pourtant destinés.

     

    Si l’individualisation des politiques sociales prend du galon au Québec, le philanthro-capitalisme ne nous est pas encore aussi familier qu’aux États-Unis. Mais ce couple de tendances touchant les politiques sociales sera très difficile à combattre tant et aussi longtemps que les inégalités continueront de se creuser. Et la démocratie risque fort d’être le prix à payer.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com et à gtaillefer@ledevoir.com.













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