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    Les réfugiés syriens et le mur administratif

    Une famille parrainée de Lévis témoigne des embûches qui entravent leur vie

    21 mai 2016 | Isabelle Porter à Québec | Québec
    Marwan Al Oufan, sa femme et leur quatre enfants sont arrivés à Montréal il y a trois mois, puis se sont installés à Lévis.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Marwan Al Oufan, sa femme et leur quatre enfants sont arrivés à Montréal il y a trois mois, puis se sont installés à Lévis.

    La famille de Marwan Al Oufan fait partie des chanceux parmi les réfugiés syriens. Accueillie à Lévis par des gens dévoués, elle est épaulée dans la moindre de ses démarches quotidiennes. Et malgré cela, les embûches se multiplient pour ceux qui veulent les aider.

     

    M. Al Oufan a les larmes aux yeux lorsqu’il parle de l’aide qu’il a reçue des gens de Lévis, en particulier de son parrain Louis-Marie Asselin. « La vérité, c’est qu’avec la présence de M. Louis-Marie, rien n’est difficile. C’est lui qui s’occupe de tout. Même si on était de sa famille, je ne crois pas qu’il nous aurait aidés autant. Rien n’est difficile en sa présence. Il nous a donné son temps, son énergie. Grâce à lui, on ne manque de rien. »

     

    La rencontre a lieu dans le petit immeuble résidentiel où il habite depuis février avec son épouse Amal et leurs quatre enfants âgés de 7, 9 16 et 17 ans. Les Al Oufan sont la seule famille de réfugiés à s’être installée à Lévis.

     

    En plus d’assumer les dépenses des réfugiés, les gens qui font du parrainage privé donnent énormément de temps. Ému par les paroles senties de M. Al Oufan, M. Asselin dit ne pas regretter son engagement, mais il concède que c’est très prenant. « Je ne dirais pas que c’est du plein-temps, mais c’est comme être sur appel. » Dans ce contexte, les embûches bureaucratiques sont particulièrement difficiles à accepter.

     

    Cette semaine, il a lancé un véritable cri du coeur dans une lettre au quotidien Le Soleil pour dénoncer les « murs administratifs » auxquels la famille est confrontée. « Nos réfugiés syriens se retrouvent face à un mur », écrivait-il en parlant de « l’urgence d’agir ».

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Louis-Marie Asselin parraine la famille syrienne Al Oufan.
     

    Difficile francisation

     

    La première difficulté se trouve en francisation, déplore-t-il. Les deux filles du couple n’ont accès qu’à deux avant-midi de francisation par semaine et ce programme a été interrompu lundi dernier jusqu’à l’automne. En attendant, elles jouent aux « spectatrices » dans les classes ordinaires, pour reprendre l’expression de l’interprète présente à l’entrevue. Quant aux parents, ils ont accès à des cours deux jours par semaine, pas plus. La Commission scolaire se dit incapable d’en offrir davantage malgré leur volonté d’apprendre.

     

    Sinon, les Al Oufan adorent leur enseignante. « Very good », lance le père en levant le pouce. M. Asselin raconte qu’il a suggéré d’intégrer les deux grandes filles au groupe des parents et que l’enseignante était d’accord. « Or ça n’a pas été possible parce que la plus jeune a 16 ans et qu’il y a une règle qui interdit aux jeunes de moins de 16 ans et moins de suivre un cours aux adultes », s’indigne M. Asselin. « Notre société est faite comme ça, on a des absolus », dit-il en soupirant.

     

    Les Al Oufan viennent de Izra, une petite ville située à 80 km au sud de Damas. Là-bas, ils possédaient un supermarché. « Au départ, on était en sécurité parce que l’armée contrôlait la région, puis des groupes rebelles ont commencé à jeter des bombes dans la ville. Et parce qu’on vendait de l’alcool, on a commencé à recevoir des menaces », raconte le père.

     

    La famille est donc partie en 2013 pour le Liban chez un parent. Sur place, elle a déposé une demande à Immigration Canada via les Nations unies. Le groupe coordonné par M. Asselin est allé les chercher à Montréal il y a trois mois.

     

    Ce retraité qui a longtemps travaillé en coopération internationale, en a aussi contre le Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI) qui paie les soins de santé non couverts par la Régie. Dès les premiers jours, son groupe a payé des sommes importantes pour des soins dentaires et des lunettes. Or, il n’a pas pu être remboursé parce que les professionnels doivent s’inscrire au programme et ne le font pas. Beaucoup ignorent même son existence.

     

    S’est ajoutée la bataille des permis de conduire. Impossible pour le père de passer son examen théorique. Le questionnaire en arabe est rédigé dans une langue incompréhensible, dit-il. Son cousin qui habite à Québec l’a échoué pas moins de sept fois. « La vie ici sans voiture, c’est presque impossible. Nous sommes six dans la famille, explique M. Al Oufan. On dérange beaucoup les gens autour de nous pour qu’ils puissent nous conduire. On ne peut pas aller se promener comme on veut, on ne peut rien faire. »

     

    Un fils en Allemagne

     

    Mais le plus gros problème des Al Oufan concerne leur fils de 14 ans, Moussa, qui se trouve en Allemagne loin d’eux. À la simple mention du jeune homme, les deux parents fondent en larmes. « Elle a très mal, dit l’interprète en parlant de la mère. Tous les jours, quand elle parle à son fils, il pleure. […] Sa vie est difficile sans la présence de sa mère. »

     

    Le fils a été séparé de la famille avant leur départ du Liban. Incapables de travailler, sans réponse des pays d’accueil, le grand-père et un oncle avaient décidé de tenter leur chance en Turquie et avaient emmené l’adolescent avec eux. « Ils ont posé ce geste-là dans un contexte de survie et de blocage au Liban, raconte M. Asselin. Il n’y avait pas de travail, pas d’école. »

     

    Silence à Ottawa

     

    De la Turquie, le trio s’est embarqué sur un bateau de fortune jusqu’à la Grèce puis ils ont réussi à atteindre l’Allemagne. Ils vivent près de Stuttgart et communiquent presque tous les jours avec la famille au Québec. « Ce ne sont pas des conditions idéales, mais ils ne sont pas mal pris. » Avec l’aide de ses parrains, le père a fait une demande en mars au ministère de l’Immigration du Québec pour que son fils soit rapatrié. La demande a transité par Ottawa puis l’ambassade de Vienne et depuis c’est le grand silence. « On n’a aucun numéro de dossier du fédéral. C’est anormal. Habituellement, on a un numéro et on peut au moins aller sur le site Web voir s’il est passé quelque chose », s’indigne M. Asselin.

     

    Impossible de savoir quand le jeune homme pourra venir les rejoindre. On dit que la moyenne de traitement d’un dossier est de 48 mois. « C’est tout simplement inhumain, alors que nous, le comité de parrainage, avons les ressources suffisantes pour payer le billet d’avion du fiston », écrivait-il en rappelant que le gouvernement Trudeau avait promis d’accélérer les formalités d’immigration pour les enfants réfugiés de Syrie.

     

    Les yeux des parents sont gorgés de larmes. L’interprète peine à contenir les siennes. « Je les côtoie beaucoup. Je vois quand la mère cuisine quelque chose, la première chose qu’elle dit, c’est que son fils aurait aimé ça, qu’elle aurait aimé qu’il soit là. C’est toute sa vie. »
     

     

    Les embûches, vérifiées et expliquées

     

    Interruption de la francisation des deux adolescentes : Cette semaine, la Commission scolaire des Navigateurs a décidé de prolonger leur cours jusqu’à la mi-juin, mais on nous assure que ce n’est pas une conséquence de la lettre de M. Asselin. Selon la directrice adjointe aux services éducatifs, Nicole Labrecque, l’interruption était due à un « quiproquo administratif », parce que la direction d’école n’a pas réclamé le financement à la Commission scolaire pour prolonger le cours.

     

    Faible nombre d’heures de francisation « Ça prend un certain nombre d’adultes [par classe] pour être rentable, explique Mme Labrecque. Donc la formation aux adultes a quand même accepté de donner des cours, mais avec moins d’heures. Nous, on n’a pas beaucoup d’immigrants, ce n’est pas comme à Québec. » Dans sa classe, le couple Al Oufan est le seul de son niveau. Le groupe compte une douzaine d’élèves et la Commission scolaire a eu cette année un total de 30 élèves en francisation aux adultes. Au ministère, on nous dit que des cours à temps plein sont offerts du côté de Québec, mais que la famille n’a peut-être pas cogné à la bonne porte en sollicitant la Commission scolaire à sa place. La porte-parole ajoute que le groupe de parrainage a la « responsabilité de guider les familles » et qu’ils auraient eu toutes les réponses s’ils avaient interpellé le groupe qui coordonne les parrainages privés dans la région, la Fabrique Saint-Yves, à Sainte-Foy. « Jusqu’à la publication de la lettre ouverte, personne n’avait avisé le ministère de la situation », insiste-t-elle.

     

    Examens de permis de conduire incompréhensibles : La Société d’assurance automobile (SAAQ) a été très étonnée par la lettre de M. Asselin et défend ses services. « On a eu d’autres réfugiés syriens qui sont venus faire l’examen et il n’y a pas eu de problème ou de commentaires là-dessus », a expliqué la porte-parole Audrey Chaput. « En plus, ces personnes-là ont la possibilité de faire l’examen avec un traducteur si la version écrite est incompréhensible pour eux. » Vendredi, M. Al Oufan maintenait sa version des faits et a comparé l’arabe utilisé dans le test au très imparfait service de Google Translate.

     

    Professionnels de la santé peu coopératifs : Ce problème est répandu selon Janet Dench, du Conseil canadien des réfugiés. « C’est un problème énorme. Beaucoup de professionnels de la santé comme les dentistes ou les pharmaciens ne sont pas au courant [de l’existence du programme fédéral de remboursement] ou bien ils sont au courant et ne veulent pas offrir les services couverts. » Elle ajoute que c’est l’objet d’une vieille revendication, mais que la situation s’est détériorée parce que les conservateurs avaient coupé dans le programme. « Le gouvernement a restauré le programme le 1er avril, mais la communication a été lamentable. On avait recommandé au gouvernement de faire une vaste campagne d’information pour sensibiliser le réseau de la santé, mais c’est passé presque inaperçu. »

     

    Processus de réunification familiale : Au ministère québécois de l’Immigration, on souligne que l’enjeu est de compétence fédérale, mais qu’on fait quand même « un suivi régulier et serré du dossier » auprès d’Ottawa « pour nous assurer que la famille Al Oufan pourra être à nouveau réunie dans les plus brefs délais ». Des représentants du ministère québécois ont en outre appelé M. Asselin personnellement après la publication de la lettre pour le rassurer. Selon Mme Dench, « c’est loin d’être un cas isolé ». « Les délais de traitement sont complètement inacceptables », avance-t-elle. Le gouvernement a certes accéléré les procédures, dit-elle, mais il visait les Syriens déjà résidants au Canada qui souhaitent faire venir des proches, pas les Syriens réfugiés qui ont laissé des proches derrière eux. « Ça fait des années que nous réclamons des procédures spéciales pour les enfants qui sont séparés de leurs parents », dit-elle. Le Devoir a aussi fait une demande d’information à Ottawa vendredi, mais on a manqué de temps pour nous répondre.

    Marwan Al Oufan, sa femme et leur quatre enfants sont arrivés à Montréal il y a trois mois, puis se sont installés à Lévis. Louis-Marie Asselin parraine la famille syrienne Al Oufan.












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