Les réfugiés syriens et le mur administratif

Marwan Al Oufan, sa femme et leur quatre enfants sont arrivés à Montréal il y a trois mois, puis se sont installés à Lévis.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Marwan Al Oufan, sa femme et leur quatre enfants sont arrivés à Montréal il y a trois mois, puis se sont installés à Lévis.

La famille de Marwan Al Oufan fait partie des chanceux parmi les réfugiés syriens. Accueillie à Lévis par des gens dévoués, elle est épaulée dans la moindre de ses démarches quotidiennes. Et malgré cela, les embûches se multiplient pour ceux qui veulent les aider.

 

M. Al Oufan a les larmes aux yeux lorsqu’il parle de l’aide qu’il a reçue des gens de Lévis, en particulier de son parrain Louis-Marie Asselin. « La vérité, c’est qu’avec la présence de M. Louis-Marie, rien n’est difficile. C’est lui qui s’occupe de tout. Même si on était de sa famille, je ne crois pas qu’il nous aurait aidés autant. Rien n’est difficile en sa présence. Il nous a donné son temps, son énergie. Grâce à lui, on ne manque de rien. »

 

La rencontre a lieu dans le petit immeuble résidentiel où il habite depuis février avec son épouse Amal et leurs quatre enfants âgés de 7, 9 16 et 17 ans. Les Al Oufan sont la seule famille de réfugiés à s’être installée à Lévis.

 

En plus d’assumer les dépenses des réfugiés, les gens qui font du parrainage privé donnent énormément de temps. Ému par les paroles senties de M. Al Oufan, M. Asselin dit ne pas regretter son engagement, mais il concède que c’est très prenant. « Je ne dirais pas que c’est du plein-temps, mais c’est comme être sur appel. » Dans ce contexte, les embûches bureaucratiques sont particulièrement difficiles à accepter.

 

Cette semaine, il a lancé un véritable cri du coeur dans une lettre au quotidien Le Soleil pour dénoncer les « murs administratifs » auxquels la famille est confrontée. « Nos réfugiés syriens se retrouvent face à un mur », écrivait-il en parlant de « l’urgence d’agir ».

Photo: Francis Vachon Le Devoir Louis-Marie Asselin parraine la famille syrienne Al Oufan.
 

Difficile francisation

 

La première difficulté se trouve en francisation, déplore-t-il. Les deux filles du couple n’ont accès qu’à deux avant-midi de francisation par semaine et ce programme a été interrompu lundi dernier jusqu’à l’automne. En attendant, elles jouent aux « spectatrices » dans les classes ordinaires, pour reprendre l’expression de l’interprète présente à l’entrevue. Quant aux parents, ils ont accès à des cours deux jours par semaine, pas plus. La Commission scolaire se dit incapable d’en offrir davantage malgré leur volonté d’apprendre.

 

Sinon, les Al Oufan adorent leur enseignante. « Very good », lance le père en levant le pouce. M. Asselin raconte qu’il a suggéré d’intégrer les deux grandes filles au groupe des parents et que l’enseignante était d’accord. « Or ça n’a pas été possible parce que la plus jeune a 16 ans et qu’il y a une règle qui interdit aux jeunes de moins de 16 ans et moins de suivre un cours aux adultes », s’indigne M. Asselin. « Notre société est faite comme ça, on a des absolus », dit-il en soupirant.

 

Les Al Oufan viennent de Izra, une petite ville située à 80 km au sud de Damas. Là-bas, ils possédaient un supermarché. « Au départ, on était en sécurité parce que l’armée contrôlait la région, puis des groupes rebelles ont commencé à jeter des bombes dans la ville. Et parce qu’on vendait de l’alcool, on a commencé à recevoir des menaces », raconte le père.

 

La famille est donc partie en 2013 pour le Liban chez un parent. Sur place, elle a déposé une demande à Immigration Canada via les Nations unies. Le groupe coordonné par M. Asselin est allé les chercher à Montréal il y a trois mois.

 

Ce retraité qui a longtemps travaillé en coopération internationale, en a aussi contre le Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI) qui paie les soins de santé non couverts par la Régie. Dès les premiers jours, son groupe a payé des sommes importantes pour des soins dentaires et des lunettes. Or, il n’a pas pu être remboursé parce que les professionnels doivent s’inscrire au programme et ne le font pas. Beaucoup ignorent même son existence.

 

S’est ajoutée la bataille des permis de conduire. Impossible pour le père de passer son examen théorique. Le questionnaire en arabe est rédigé dans une langue incompréhensible, dit-il. Son cousin qui habite à Québec l’a échoué pas moins de sept fois. « La vie ici sans voiture, c’est presque impossible. Nous sommes six dans la famille, explique M. Al Oufan. On dérange beaucoup les gens autour de nous pour qu’ils puissent nous conduire. On ne peut pas aller se promener comme on veut, on ne peut rien faire. »

 

Un fils en Allemagne

 

Mais le plus gros problème des Al Oufan concerne leur fils de 14 ans, Moussa, qui se trouve en Allemagne loin d’eux. À la simple mention du jeune homme, les deux parents fondent en larmes. « Elle a très mal, dit l’interprète en parlant de la mère. Tous les jours, quand elle parle à son fils, il pleure. […] Sa vie est difficile sans la présence de sa mère. »

 

Le fils a été séparé de la famille avant leur départ du Liban. Incapables de travailler, sans réponse des pays d’accueil, le grand-père et un oncle avaient décidé de tenter leur chance en Turquie et avaient emmené l’adolescent avec eux. « Ils ont posé ce geste-là dans un contexte de survie et de blocage au Liban, raconte M. Asselin. Il n’y avait pas de travail, pas d’école. »

 

Silence à Ottawa

 

De la Turquie, le trio s’est embarqué sur un bateau de fortune jusqu’à la Grèce puis ils ont réussi à atteindre l’Allemagne. Ils vivent près de Stuttgart et communiquent presque tous les jours avec la famille au Québec. « Ce ne sont pas des conditions idéales, mais ils ne sont pas mal pris. » Avec l’aide de ses parrains, le père a fait une demande en mars au ministère de l’Immigration du Québec pour que son fils soit rapatrié. La demande a transité par Ottawa puis l’ambassade de Vienne et depuis c’est le grand silence. « On n’a aucun numéro de dossier du fédéral. C’est anormal. Habituellement, on a un numéro et on peut au moins aller sur le site Web voir s’il est passé quelque chose », s’indigne M. Asselin.

 

Impossible de savoir quand le jeune homme pourra venir les rejoindre. On dit que la moyenne de traitement d’un dossier est de 48 mois. « C’est tout simplement inhumain, alors que nous, le comité de parrainage, avons les ressources suffisantes pour payer le billet d’avion du fiston », écrivait-il en rappelant que le gouvernement Trudeau avait promis d’accélérer les formalités d’immigration pour les enfants réfugiés de Syrie.

 

Les yeux des parents sont gorgés de larmes. L’interprète peine à contenir les siennes. « Je les côtoie beaucoup. Je vois quand la mère cuisine quelque chose, la première chose qu’elle dit, c’est que son fils aurait aimé ça, qu’elle aurait aimé qu’il soit là. C’est toute sa vie. »
 

 

Les embûches, vérifiées et expliquées

 

Interruption de la francisation des deux adolescentes : Cette semaine, la Commission scolaire des Navigateurs a décidé de prolonger leur cours jusqu’à la mi-juin, mais on nous assure que ce n’est pas une conséquence de la lettre de M. Asselin. Selon la directrice adjointe aux services éducatifs, Nicole Labrecque, l’interruption était due à un « quiproquo administratif », parce que la direction d’école n’a pas réclamé le financement à la Commission scolaire pour prolonger le cours.

 

Faible nombre d’heures de francisation « Ça prend un certain nombre d’adultes [par classe] pour être rentable, explique Mme Labrecque. Donc la formation aux adultes a quand même accepté de donner des cours, mais avec moins d’heures. Nous, on n’a pas beaucoup d’immigrants, ce n’est pas comme à Québec. » Dans sa classe, le couple Al Oufan est le seul de son niveau. Le groupe compte une douzaine d’élèves et la Commission scolaire a eu cette année un total de 30 élèves en francisation aux adultes. Au ministère, on nous dit que des cours à temps plein sont offerts du côté de Québec, mais que la famille n’a peut-être pas cogné à la bonne porte en sollicitant la Commission scolaire à sa place. La porte-parole ajoute que le groupe de parrainage a la « responsabilité de guider les familles » et qu’ils auraient eu toutes les réponses s’ils avaient interpellé le groupe qui coordonne les parrainages privés dans la région, la Fabrique Saint-Yves, à Sainte-Foy. « Jusqu’à la publication de la lettre ouverte, personne n’avait avisé le ministère de la situation », insiste-t-elle.

 

Examens de permis de conduire incompréhensibles : La Société d’assurance automobile (SAAQ) a été très étonnée par la lettre de M. Asselin et défend ses services. « On a eu d’autres réfugiés syriens qui sont venus faire l’examen et il n’y a pas eu de problème ou de commentaires là-dessus », a expliqué la porte-parole Audrey Chaput. « En plus, ces personnes-là ont la possibilité de faire l’examen avec un traducteur si la version écrite est incompréhensible pour eux. » Vendredi, M. Al Oufan maintenait sa version des faits et a comparé l’arabe utilisé dans le test au très imparfait service de Google Translate.

 

Professionnels de la santé peu coopératifs : Ce problème est répandu selon Janet Dench, du Conseil canadien des réfugiés. « C’est un problème énorme. Beaucoup de professionnels de la santé comme les dentistes ou les pharmaciens ne sont pas au courant [de l’existence du programme fédéral de remboursement] ou bien ils sont au courant et ne veulent pas offrir les services couverts. » Elle ajoute que c’est l’objet d’une vieille revendication, mais que la situation s’est détériorée parce que les conservateurs avaient coupé dans le programme. « Le gouvernement a restauré le programme le 1er avril, mais la communication a été lamentable. On avait recommandé au gouvernement de faire une vaste campagne d’information pour sensibiliser le réseau de la santé, mais c’est passé presque inaperçu. »

 

Processus de réunification familiale : Au ministère québécois de l’Immigration, on souligne que l’enjeu est de compétence fédérale, mais qu’on fait quand même « un suivi régulier et serré du dossier » auprès d’Ottawa « pour nous assurer que la famille Al Oufan pourra être à nouveau réunie dans les plus brefs délais ». Des représentants du ministère québécois ont en outre appelé M. Asselin personnellement après la publication de la lettre pour le rassurer. Selon Mme Dench, « c’est loin d’être un cas isolé ». « Les délais de traitement sont complètement inacceptables », avance-t-elle. Le gouvernement a certes accéléré les procédures, dit-elle, mais il visait les Syriens déjà résidants au Canada qui souhaitent faire venir des proches, pas les Syriens réfugiés qui ont laissé des proches derrière eux. « Ça fait des années que nous réclamons des procédures spéciales pour les enfants qui sont séparés de leurs parents », dit-elle. Le Devoir a aussi fait une demande d’information à Ottawa vendredi, mais on a manqué de temps pour nous répondre.

8 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2016 11 h 51

    Permis de conduire chez les réfugiés: question banalisée par le réseau de l'immigration

    De 2003 à 2012 environ, j’ai accompagné, ici à Joliette, de nombreux réfugiés Colombiens dans les démarches d’obtention du permis de conduire québécois. Je me suis vite rendu compte que ces réfugiés, parrainés par l’État, étaient laissés à eux-mêmes complètement, alors qu’il s’agit d’une priorité majeure, en région.

    J’ai d’ailleurs déposé un mémoire à la Commission Bouchard Taylor là-dessus, en 2007, et j’ai déposé un mémoire à la Commission parlementaire des Transports en janvier 2010. Voir:
    file:///C:/Users/Pierre/Downloads/001m_pierre_grandchamp.pdf

    La famille de Lévis est parrainée par le privé. Imaginez une famille parrainée par l’État, c.à.d. sur le BS!

    Jusqu’en 2010, un réfugié n’avait que 90 jours, à partir de la date d’arrivée, pour obtenir le permis de conduire québécois alors que l’immigrant reçu avait 180 jours. Maintenant, c’est 180 jours. Mais, dans de très nombreux cas, c’est impossible en 180 jours. Ne contez pas cela à personne:” En région, de nombreux réfugiés conduisent sans permis valide”. Que ferions-nous à leur place? Quand je déplorais cela auprès de l’organisme qui s’occupe de l’accueil, on se riait de moi en me disant que “c’est pas si grave que cela”.

    Récemment j’ai accompagné, ici à Joliette, 3 adultes d’une famille de réfugiés Syriens, parrainés par le privé, dans le dossier SAAQ. Les 3 ont coulé royalement l’examen théorique en arabe et m’ont qu’ils ne comprenaient pas la langue arabe utilisée. J’ai des sérieux doutes sur leurs chances de se conformer en dedans de 180 jours. Quand ils coulent un examen, théorique ou pratique, ils doivent attendre 28 jours avant de pouvoir se présenter à nouveau.

    Je comprends facilement que, pour ces réfugiés Syriens, qui ne parlent ni français ou anglais, ce sera un ÉNORME défi!

    Les réfugiés Syriens ont bénéficié de beaucoup de publicité. Mais qui s’est préoccupé des réfugiés autres que Syriens avant l’automne 2015? Népalais, Colombiens......etc. D’ailleurs LE DEVOIR rapportait que, l

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2016 14 h 34

    Les réfugiés Syriens....et les autres

    Assez récemment, des gens préoccupés par le grand nombre de migrants en Afrique se sont interrogés sur le traitement de faveur accordé aux Syriens.Voir:
    http://ici.radio-canada.ca/regions/colombie-britan


    Le Canada et le Québec accueillent des réfugiés de différentes nationalités depuis longtemps.

    Les réfugiés Syriens ont bénéficié de conditions très avantageuses par rapport aux autres réfugiés. C'est tant mieux pour eux, bien sûr! De plus, une bonne partie des réfugiés Syriens sont parrainés par le privé qui s'occupe de tout pendant un an. Or, en règle générale, les réfugiés, la plupart du temps, arrivent parrainés par L'État=BS.

    Un réfugié sur le BS comparé à un réfugié parrainé par le privé, c’est comparer le jour et la nuit.

    Imaginez le pauvre réfugié sur le BS devant faire les démarches lui-même, n'ayant pas l'aide de parrains!

    On m’a dit que, à Joliette, il y aurait 5 familles de réfugiés Syriens sur le BS. Comment vont-ils faire pour avoir, un jour, le permis de conduire québécois?

    Envoyer des réfugiés illettrés ou peu scolarisés en région, c’est les condamner ni plus ni moins à ne pas avoir de permis de conduire québécois ou à éprouver d’ÉNORMES difficultés à l’avoir.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mai 2016 16 h 22

    LE DEVOIR rapportait que

    L'an dernier, Mme Porter rapportait dans son journal que plusieurs familles népalaises s'en étaient allées en Ontario au lieu bde rester au Québec. Parmi les motifs, il y avait la question du permis de conduire. Selon ce que j'en ai compris, ces gens-là disaient qu'il était plus facile d'avoir le permis de conduire ontarien. Est-ce vrai?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 22 mai 2016 09 h 36

    Un traducteur pour l'examen théorique de la SAAQ

    Vous écrivez:"En plus, ces personnes-là ont la possibilité de faire l’examen avec un traducteur si la version écrite est incompréhensible pour eux. "

    Auparavant, les réfugiés de Joliette devaient ABSOLUMENT aller faire ouvrir leur dossier à la SAAQ Henri Bourassa, à Joliette. Nous avons réussi à faire changer le système: maintenant, quand il y a quelques demandes, c'est un fonctionaire de Henri Bourassa qui descend à Joliette.

    Quant à la possibilité d'avoir un traducteur en arabe,pour l'examen théorique, je doute fort que cela soit possible dans les bureaux régionaux de la SAAQ. Possiblement à Québec et à Henri Bourassa? Je vais vérifier cela.

    Un défi ÉNORME: trouver des documents en arabe pour permettre au réfugié Syrien de se préparer à l'examen théorique

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 mai 2016 05 h 46

      J'ai écrit:"Auparavant, les réfugiés de Joliette devaient ABSOLUMENT aller faire ouvrir leur dossier à la SAAQ Henri Bourassa, à Joliette".

      J'aurais dû écrire:" A la SAAQ Henri Bourassa, à Montréal".

  • Claude Gélinas - Abonné 22 mai 2016 09 h 38

    Et pendant ce temps l'on pense à hausser le seuil de l'immigration !

    Avant d'en arriver à cet objectif, ne serait-il pas raisonnable que le Gouvernement Couillard s'attaque à faire tomber les embûches sur la route de ces nouveaux arrivants.

    Privés de cours de français qui les empêchent de trouver un emploi et de permis de conduire leur permettant de se déplacer et du peu d'intérêts des professionnels de la santé pour s'incrire au programme de remboursement des frais comment ces nouveaux arrivants pourraient-ils s'intégrer à leur terre d'accueil ?

    Se pourrait-il que les décideurs politiques si prompts à se faire photographier à l'accueil laisse tomber par la suite les nouveaux arrivants préférant les laissant à leur sort ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 22 mai 2016 12 h 19

      Je suis d'acord avec vous quant au seuil d'immigration. De plus. je rappelle qu'il y a des réfugiés non Syriens qui n'ont pas bénéficié des mêmes privilèges. Je rappelle, aussi, qu'il y a des réfugiés, Syriens et autres, parrainés par l'État=sur le BS. Imaginez la famille syrienne de Lévis sans leur parrain!

      En ce qui concerne les cours de français, je pense que le parrain aurait dû contacter la Fabrique de Québec, familière avec cette question.La Comission scolaire de Lévis ne peut faire de miracle s'il y a peu d'immigrants(réfugiés ou nonj) en francisation.

      Ici, à Joliette, il y a des cours de francisation pour adultes pcq il y a assez d'immigrants.

      C'est tout un contrat que de parrainer un réfugié! Je parle ici d'une personne ou organisme qui accepte de parrainer une famille de réfugiés. Et le parrain, parfois, doit apprendre sur le tas.