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    Francisation en entreprise

    Québec ampute son aide de moitié

    9 février 2016 | Robert Dutrisac - Correspondant parlementaire à Québec  | Québec
    Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail.

    Les employés du fabricant Vêtements Peerless, de Montréal, n’ont plus de service de francisation dans leur milieu de travail. Les cours de français qui leur étaient offerts depuis 20 ans ont été supprimés cette année faute de fonds. Et ce n’est qu’une des dizaines d’entreprises touchées par les récentes coupes dans la francisation en entreprise.

     

    En 2014-2015, une cinquantaine d’employés, répartis en quatre groupes, suivaient des cours de français à raison de deux heures par jour, deux fois par semaine, après leur journée de travail, a indiqué Mario Ayala, un employé de Peerless et directeur de la division vêtements des Teamsters (FTQ). Arrivé en 1987 du Salvador, Mario Ayala, qui est responsable de la francisation chez Peerless, a appris le français grâce à des cours donnés dans cette entreprise pour laquelle il travaille depuis près de 30 ans.

     

    Peerless compte quelque 800 salariés syndiqués qui sont, pour la plupart, des immigrants allophones. Les deux tiers sont des femmes.

     

    « Les gens sont très intéressés à apprendre le français », a fait valoir Mario Ayala. Il en veut pour preuve la liste d’attente qui comptait 90 noms quand les cours furent abolis.

     

    Les fleurs avant le pot

     

    Quelques mois avant que le couperet ne tombe en septembre dernier, le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) avait décerné à Mario Ayala le Mérite en francisation des personnes immigrantes.

     

    Deux travailleuses de chez Peerless, Phi My Hien Bo, d’origine vietnamienne, et Joconda Guevara, d’origine nicaraguayenne, se sont dites très déçues de la suppression des cours qu’elles suivent depuis trois ans. « Je parle anglais avec mon patron et je veux parler français », a dit Mme Bo, dont l’anglais, selon ses dires, est rudimentaire, tout comme son français. Les deux mères de famille ont dû travailler dès leur arrivée au Québec, si bien que les cours offerts par l’État, à temps complet ou à temps partiel, ne leur convenaient pas. « J’ai travaillé tout de suite. La priorité, c’est la famille avant la langue », a dit Mme Guevara.

     

    Dans les entreprises syndiquées, ce sont les syndicats, affiliés à la FTQ ou à la CSN, qui se chargent d’organiser les cours de francisation sur les lieux de travail ou, encore, dans les locaux des syndicats quand la francisation est offerte dans certains secteurs, l’entretien ménager, par exemple. La plupart des employeurs jugent que la francisation de leurs employés n’est pas de leur ressort.

     

    Ce ne sont pas les professeurs du MIDI qui donnent les cours. Les syndicats font appel aux services de l’organisme à but non lucratif Formation de base pour le développement de la main-d’oeuvre (FBDM).

     

    Pour la francisation chez Peerless, la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT) versait au syndicat une subvention annuelle de 100 000 $, ce qui couvrait la rétribution des professeurs et le salaire minimum aux employés qui assistaient aux cours. La CPMT est alimentée par le Fonds de développement et de reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre, qui recueille les sommes que les employeurs n’ont pas investies annuellement dans la formation de leur personnel, comme l’exige la Loi. Cela représente un montant équivalant à 1 % de la masse salariale.

     

    Moitié moins d’heures

     

    Selon les données colligées par la directrice générale de FBDM, Judith Giguère, son organisme a fourni plus de 9000 heures de francisation en 2014-2015 contre 4700 pour l’année financière en cours. Le nombre d’entreprises visées est passé de 39 à 25 tandis que le nombre de participants a presque chuté de moitié, de 627 à 321 personnes.

     

    Le président de la CPMT, Florent Francoeur, a confirmé que le budget de son organisme avait été réduit de moitié en 2015-2016, chutant à 35 millions. Toutes les activités de formation financées par la CPMT sont touchées, y compris la francisation. Le Fonds avait un surplus de 96 millions qui devait être dépensé en quatre ans : il est maintenant épuisé, ce qui explique les coupes.

     

    Ce qu’on appelle le « soutien régionalisé » à la francisation s’élèvera à 4 ou 4,5 millions pour l’année en cours, a précisé le directeur du développement de la main-d’oeuvre de la CPMT, Éric Gervais. Selon lui, si la CPMT fait moins de francisation, le MIDI prendra la relève. Éric Gervais croit d’ailleurs que la francisation en entreprise est moins efficace que les cours à temps partiel dans les écoles.

     

    Judith Giguère n’est pas d’accord. D’une part, le MIDI n’a pas pris la relève; d’autre part, il a des exigences auxquelles ne peuvent satisfaire les entreprises. La francisation en entreprise permet de briser les « petits ghettos » linguistiques, de faire en sorte que l’anglais ne soit pas la langue que le chef d’équipe emploie pour s’adresser aux travailleurs immigrants, a-t-elle souligné.

     

    Alléger les exigences

     

    Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail. En commission parlementaire, le patronat a réclamé que la possibilité lui soit offerte d’embaucher des travailleurs immigrants qui ne parlent pas le français.

     

    Le président de Manufacturiers et exportateurs du Québec, Éric Tétrault, a soutenu qu’avec ou sans cours, le travailleur immigrant typique apprend le français à l’usine en six mois ou un an. « Ça m’a choqué [cette déclaration] parce que moi, j’ai des employés ici que ça fait 20, 30 ans qu’ils sont assignés à des machines et qui ne savent pas parler français », s’est insurgé Mario Ayala.













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