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    Idées

    Réveiller le courage!

    Il est heureux qu’Option nationale ait mis au point la formule du courage, étant donné que c’est justement la première chose que la classe moyenne risque de perdre

    3 février 2016 | Gilles Gagné - Sociologue à l’Université Laval | Québec
    Nous sommes ici dans une société polie, instruite et cultivée, une société où les passions s’affrontent avec «fair-play», sans élévation de la voix, mais sans timidité.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nous sommes ici dans une société polie, instruite et cultivée, une société où les passions s’affrontent avec «fair-play», sans élévation de la voix, mais sans timidité.

    Je suis allé au congrès d’Option nationale en fin de semaine pour voir comment se portait le parti qui entendait « réveiller le courage ».

     

    Car j’avais mes doutes : dans une société où la compromission a toujours été d’un très bon rendement, la mission que s’est donné ce groupe de trentenaires pêche sans doute par excès d’optimisme : il se pourrait très bien, en effet, que le courage ne soit atteint au Québec d’un mal beaucoup plus profond que le « sommeil » et que la délicate intention de le réveiller, poliment, joyeusement et sans dogmatisme ne débouchât en fait sur une tâche d’éducation populaire beaucoup plus exigeante.

     

    À entendre les entrepreneurs de la réussite à tout prix enseigner aux gagne-petit que le souverain bien est la route dorée de la globalisation et qu’elle mène à une place dans un cimetière de Las Vegas, on se dit que la génération option-nationale a peut-être retroussé ses manches en vue de travaux dont elle ne soupçonne pas encore l’ampleur. La mission que ces « réveilleurs » se sont donnée les entraînera sans doute à descendre beaucoup plus profondément sous la surface qu’ils ne l’envisagent et à se faire bientôt mineurs de transcendance.

     

    Une chose est certaine cependant : le projet de réveiller le courage a été testé sur le groupe témoin que devint Option nationale après une déception électorale et il a montré lors de ces essais cliniques des effets tonifiants hors du commun. Donné pour mort après le recul électoral de 2014, le parti s’est administré à lui-même sa propre potion et il a rebondi comme un diable. Le voici donc à nouveau pétant de santé, convaincu d’avoir un rôle important à jouer dans les quartiers mal famés de l’indépendance.

     

    Pédagogie du courage

     

    La pédagogie du courage, qui est une sorte de potion nationale sans complexe faite de confiance en l’apprentissage par le débat et d’acceptation tranquille des désaccords, est portée au surcroît par le plaisir évident que les pédagogues eux-mêmes ont à imaginer l’avenir en tant que suite du monde : avant de calculer la part de la dette canadienne que devra assumer le Québec, suggère une délégation, il faudra actualiser la valeur de la dette qu’avait le reste du Canada à son entrée dans l’Union ! Le courage, à l’évidence, donne de l’imagination mais le respect réciproque ramène bientôt tout le monde sur la même page : ce que l’histoire a fait hier, elle peut le défaire demain. Là-dessus, le président d’assemblée reconnaît deux abstentionnistes qui réclamaient de faire partie du décompte des voix : « Vous voilà de retour dans l’histoire. » La salle s’esclaffe mais cette référence amusée n’en désigne pas moins avec exactitude le terrain que les congressistes entendent occuper : celui de l’histoire.

     

    Nous sommes donc ici dans une société polie, instruite et cultivée, une société où les passions s’affrontent avec fair-play, sans élévation de la voix mais sans timidité, et où l’on s’interdit l’arme des mauvais arguments, l’abus des procédures. Cette assemblée ressemble d’ailleurs beaucoup à ce qu’on appelait jadis les « valeurs féminines » et on s’étonne de leur triomphe tranquille au vu du fait que la gent du même nom s’y trouve en minorité. Et une étrange certitude imprègne le fond de l’air : un projet de société qui serait issu de la vraie démocratie serait forcément un projet de gauche ! Il s’agit sans doute là de la projection sur l’ensemble de la société de la vision du monde de la classe des travailleurs instruits, elle qui entend faire de ses propres idéaux les idées régulatrices de la société.

     

    Cette « classe moyenne » a été fabriquée au fil du XXe siècle par la professionnalisation du travail, par le syndicalisme et par la social-démocratie, alors que le présent siècle verra sans doute les femmes majoritaires parmi les « travailleurs » instruits. Or, comme les familles de la classe moyenne doivent passer par les institutions publiques pour transmettre leur statut social à leurs enfants (éducation, protection du travail, sécurité sociale, soutien public à la consommation, monopoles publics, etc.), elles forment d’office le principal soutien de l’État et, pour la même raison, elles constituent le groupe porteur du projet d’indépendance de l’État. Cependant, comme l’appartenance à cette classe est fragile, ses membres vivent avec la possibilité (et la hantise) de tout perdre d’un seul coup, pour peu que soit frappé violemment l’État dont ils dépendent.

     

    Porté à la prudence

     

    Ainsi, quand les banquiers, les armées et les idéologues du capital se jettent à la tête d’un État dissident (les exemples extrêmes vont de Cuba à la Grèce, en passant par l’Iran et par quelques révolutions de couleur), on voit disparaître des emplois qualifiés, des revenus fiscaux, des services publics et des sociétés d’État, et cela, jusqu’à ce que l’unité politique du « milieu de la société » disparaisse avec ce milieu lui-même.

     

    Il est donc heureux qu’Option nationale ait mis au point la formule du courage, étant donné que c’est justement la première chose que la classe moyenne risque de perdre. Cette classe peut être idéaliste et généreuse mais elle est naturellement portée à la prudence, une vertu qui a le défaut de pouvoir se retourner brutalement en « chacun pour soi ». S’il est clair que les travailleurs instruits devront fournir à l’indépendance aussi bien ses troupes que sa direction, surtout dans une société colonisée où les élites ont régulièrement fait de l’appel au peuple le moyen d’améliorer leur propre statut, il est clair aussi qu’ils ne pourront mener la barque à leur guise que s’ils préservent leur propre unité d’action en l’élargissant à ceux qui aspirent encore au plaisir d’être utiles à la vie collective par un travail décent.

     

    Option nationale n’en soutient pas moins que l’indépendance du Québec aura besoin de l’appui et de l’engagement d’une partie de la classe dominante, au moins à titre de paratonnerre pour le nouvel État, une thèse que les militants québécois semblent partager avec ceux des deux autres membres de La Trinité (Écosse et Catalogne). Évoquant le cas où « nous déciderions un jour de faire des rinistes de nous-mêmes… », un délégué demande au Congrès de garder à l’esprit la possibilité que la victoire de la cause défendue par leur parti passe un jour par une fusion ou par sa destitution.

     

    Admirable dialectique ! ON accroît ainsi sa marge de jeu et ses options tout en les subordonnant plus solidement au but poursuivi. Vivement la distribution massive de la potion qui réveille le courage !













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