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    La question autochtone

    De la crise à la prise de conscience

    31 octobre 2015 | Robert Dutrisac - Correspondant parlementaire à Québec | Québec
    L’affaire des policiers de Val-d’Or a été un révélateur pour la société québécoise.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’affaire des policiers de Val-d’Or a été un révélateur pour la société québécoise.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
    Ceci n’est pas une crise, a affirmé en substance le directeur général de la Sûreté du Québec, Martin Prud’homme, au sujet des allégations d’agressions sexuelles de femmes autochtones qu’auraient commises des policiers. En mai dernier, des ministres, dont Lise Thériault et Geoffrey Kelley, alertés par un organisme d’entraide autochtone, ont eu la même réaction, laissant la SQ enterrer l’affaire. Jusqu’à ce qu’un reportage de Radio-Canada montre ce que le gouvernement Couillard refusait de voir.​
     

    Une ministre de la Sécurité publique qui quitte ses fonctions temporairement pour une cause médicale encore inconnue. Un premier ministre interpellé par les chefs autochtones qui s’empresse d’accepter leur invitation pour mercredi prochain, quitte à reporter la réunion du Conseil des ministres. Et il n’y a pas de crise ?

     

    À Val-d’Or, les citoyens n’ont que ce mot à la bouche. Le maire, Pierre Corbeil, est alarmé. « On a l’impression que Val-d’Or est tout à coup devenu hors de contrôle, sens dessus dessous et en proie à des actes répréhensibles. Il y a un climat de méfiance et des odeurs de discrimination qui peuvent refaire surface », déclarait-il jeudi, en lançant un appel au calme, comme l’ont rapporté les médias locaux. Le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a lui aussi parlé d’une crise.

     

    Les Cris ont annoncé qu’ils suspendaient la tenue d’activités publiques à Val-d’Or, notamment un tournoi de hockey en décembre, ce qui a consterné la Chambre de commerce de la ville, qui craint les contrecoups économiques. « Il va de soi que le gouvernement de la nation crie exigera des mesures concrètes avant que nos leaders puissent être convaincus que nos membres seront respectés et en sécurité lorsqu’ils visiteront ou iront travailler dans des communautés non autochtones comme Val-d’Or », a fait valoir le chef Matthew Coon-Come.

     

    Philippe Couillard fut outré de se voir désigné comme « le premier responsable » de la situation par Ghislain Picard. Mais il n’en a rien laissé paraître, ou si peu. L’enjeu est trop important, à ses yeux, pour que les susceptibilités l’emportent sur sa volonté de s’occuper de la question autochtone. Il a d’ailleurs un intérêt concret à ce sujet : la circonscription de Roberval, qu’il représente, comprend la réserve de Mashteuiatsh.

     

    Cinq mois

     

    Certes, Philippe Couillard ne semble guère pressé de faire en sorte que cessent ces enquêtes de la police sur la police. Pendant cinq mois, la direction des normes professionnelles de la SQ a enquêté sur ses propres policiers postés à Val-d’Or ; on ne sait ce qu’a donné cet examen. La lettre d’Édith Cloutier, du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, envoyée au chef de police de la SQ et en copie conforme aux ministres de la Sécurité publique, de la Justice et des Affaires autochtones mentionnait des « allégations sérieuses » relatives à des agressions physiques et sexuelles. On peut se demander en quoi les agressions sexuelles peuvent faire l’objet de normes professionnelles.

     

    Finalement, parce que l’affaire a fait l’objet d’un reportage choquant, le gouvernement a confié cette enquête à un autre corps policier, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Avec un observateur, a ajouté ces derniers jours le premier ministre. Les autochtones auront leur mot à dire sur sa nomination.

     

    Le cas de ces femmes autochtones à Val-d’Or renvoie à toute la relation des Québécois blancs avec les Premières Nations, à la discrimination et au racisme que subissent les autochtones, à leur rapport avec la police et le système de justice, à leurs conditions de vie souvent miséreuses. Philippe Couillard croit que la Loi sur les Indiens, qui relève du gouvernement fédéral, doit être remplacée. « La Loi sur les Indiens est à ce point mal faite qu’elle a été un catalyseur de misère », indique-t-on dans son entourage.

     

    Commissions

     

    En novembre débutera à Québec une commission parlementaire sur les conditions de vie des femmes autochtones en lien avec les agressions sexuelles et la violence conjugale. Il s’agit d’un mandat d’initiative que les élus se sont donné.

     

    Philippe Couillard a évoqué la tenue d’une commission sur la question autochtone en parallèle avec la commission d’enquête que le nouveau premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a promis de tenir rapidement sur les assassinats et les disparitions de femmes autochtones. La formule de la commission québécoise n’est pas arrêtée.

     

    Le député néodémocrate de la circonscription fédérale d’Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou, Romeo Saganash, entend talonner le gouvernement Trudeau pour qu’il tienne rapidement la commission d’enquête promise. Il voit toutefois d’un bon oeil la tenue de cette commission parallèle par le gouvernement Couillard. Mais il croit que le premier ministre québécois fait de la diversion quand il dénonce la Loi sur les Indiens. « J’ai l’impression qu’il essaie de dévier l’attention de la SQ vers ça alors qu’il est directement responsable de la SQ », affirme-t-il.

     

    Le député fédéral juge que les Cris ne devraient pas boycotter la Ville de Val-d’Or, qui n’a rien à se reprocher dans cette affaire, mais bouder plutôt le Plan Nord du gouvernement Couillard afin d’obtenir des réponses à leurs revendications. Il préconise l’établissement d’un véritable dialogue de nation à nation, du premier ministre aux chefs des communautés autochtones.

     

    De son côté, l’avocat Armand Mackenzie, qui a longtemps conseillé les chefs innus, rappelle les rapports problématiques qui existent entre les autochtones, d’une part, et les forces de l’ordre et le système de justice, d’autre part. À Sept-Îles, 80 % des prévenus dans les cours de justice sont des autochtones, alors qu’ils ne forment que 20 % de la population. Et tout le personnel de la cour de justice est blanc, relève-t-il. En 1994, un rapport du juge Jean-Charles Coutu sur l’administration de la justice et les communautés autochtones recommandait d’établir des tribunaux communautaires autochtones, recommandation qui est restée lettre morte. Et il y a l’imposant rapport fédéral Erasmus-Dussault, de 1996, dont les recommandations n’ont pas été appliquées.

     

    L’affaire des policiers de Val-d’Or a été un révélateur pour la société québécoise, comme l’a été le mouvement Idle No More au Canada anglais, estime-t-on au gouvernement. Cette affaire a conduit à « une prise de conscience collective » de l’indigence et de la misère au sein des communautés autochtones, estime-t-on. Et à la reconnaissance d’une responsabilité historique. Philippe Couillard veut s’attaquer à un problème complexe et épineux dont la solution dépend surtout du gouvernement fédéral.













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