Croyez-le sur parole
Ce qui rendait Robert Bourassa si rassurant aux yeux d'une bonne partie de la population, c'était la certitude qu'il ne la bousculerait pas. Avec lui, on pouvait être tranquille: quoi qu'il dise, rien n'arriverait. Le surplace était même sa grande spécialité.
Après les années passablement agitées que le Québec a connues sous le régime péquiste, ceux qui s'imaginent que l'élection d'un gouvernement adéquiste leur permettrait de renouer avec le calme bourassien risquent toutefois d'être déçus. S'il est vrai que Mario Dumont a beaucoup appris de son ancien chef, la procrastination n'est pas son rayon.
En fait, celui pour lequel le chef de l'ADQ a toujours confessé la plus grande admiration est Mike Harris. Même s'il la partage largement, ce n'est pas tellement en raison de sa philosophie conservatrice que l'ex-premier ministre ontarien l'impressionnait mais parce qu'il faisait partie de cette sorte de politiciens qui, contrairement à M. Bourassa, font ce qu'ils disent.
L'erreur à ne pas commettre serait de croire que l'exercice du pouvoir amènerait M. Dumont à diluer son programme, en renonçant par exemple à introduire une médecine «à deux vitesses» ou un taux d'imposition uniforme. Ceux qui ont simplement le goût du changement feraient mieux d'y penser avant les élections.
Il ne fait pas de doute que l'arrivée au pouvoir d'un parti qui s'est déjà prononcé en faveur de l'abolition de la formule Rand serait considérée comme une véritable déclaration de guerre par le monde syndical, mais les manifestations à répétition risquent d'avoir aussi peu d'effet sur le chef de l'ADQ qu'elles en avaient eu sur M. Harris, qu'on avait même bombardé d'oeufs à Kitchener.
Mario Dumont a démontré par le passé qu'il ne manque pas de courage politique. Il lui en a même fallu beaucoup pour résister aux énormes pressions dont il a été l'objet à l'époque où il présidait la Commission jeunesse du PLQ, tenant tête à tout l'establishment du parti, qui l'exhortait à renier le rapport Allaire. Les longues et solitaires années qui ont suivi la création de l'ADQ, dont on annonçait périodiquement la mort, attestent également de sa détermination. S'il devient premier ministre, il ne devra rien à personne.
Je veux bien qu'il existe ici un modèle de concertation sans équivalent dans le reste du Canada, mais ça risque de changer avec l'ADQ. M. Dumont a clairement indiqué qu'il ne fallait pas compter sur lui pour maintenir la tradition des sommets.
En Ontario aussi, la «révolution du bon sens» de Mike Harris, inspirée par la droite américaine, a marqué une rupture brutale avec une longue tradition établie par ses prédécesseurs conservateurs (Drew, Robarts, Davis), qui consistait pour l'essentiel à ne rien brusquer.
Évoquer le «modèle québécois» flatte notre spécificité, mais il existe aussi un modèle social canadien, inspiré des mêmes valeurs de centre-gauche, qui s'incarne dans le welfare state et dont le Parti libéral du Canada se pose aujourd'hui en défenseur.
En octobre 1996, le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, John Savage, avait déclaré devant les membres de l'Empire Club, qui n'a pas la réputation d'être un repaire de gauchistes, que le «modèle Harris» en matière de santé menaçait le Canada tout entier.
Il avait encore soulevé un tollé, au printemps 2001, en introduisant, sous forme de crédit d'impôt, une variante des fameux «bons d'éducation» que propose l'ADQ et dont la Cour suprême américaine vient de confirmer la légalité aux États-Unis.
Le Toronto Star avait parlé d'une véritable bombe dans le système d'éducation ontarien pendant que le Globe and Mail criait à sa balkanisation. Cette dernière initiative de M. Harris n'a cependant pas survécu à son départ. Il y a dix jours, le dernier budget ontarien a annulé le crédit d'impôt en question.
Il demeure que si Mike Harris a pu imposer un changement de cap aussi radical à l'Ontario, c'est qu'il avait l'appui d'une importante partie de l'opinion publique. En juin 1999, malgré quatre ans de dures compressions, le Parti conservateur a été reporté au pouvoir avec le même pourcentage de voix (45 %) qu'en 1995.
Il est vrai que les dépenses désordonnées du gouvernement néo-démocrate de Bob Rae, faisant littéralement exploser le déficit, en avaient traumatisé plusieurs, mais c'était néanmoins la première fois en plus de 30 ans que l'Ontario élisait un gouvernement majoritaire deux fois de suite.
Nombreux sont ceux qui se plaisent à croire que le Québec a développé un sens de la justice sociale plus aigu qu'ailleurs au Canada et qu'il est en quelque sorte immunisé contre les tentations de droite. Vraiment? Si le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, craint que l'adoption d'une loi contre la pauvreté desserve le PQ auprès de la classe moyenne, il y a tout lieu d'en douter. Quand on pense qu'il y a à peine un an, on conjecturait sur la montée de la gauche!
À l'occasion d'un sondage effectué pour le compte du Devoir en août 2001, Léger Marketing avait cherché à évaluer le sentiment des Québécois à l'endroit de Mike Harris: 48 % disaient en avoir une opinion favorable et seulement 18 % une opinion défavorable. Ce même Mike Harris qui avait suggéré un menu à 90 $ par mois aux assistés sociaux et coupé les vivres aux refuges pour les femmes.
Et si les gens appuyaient l'ADQ parce qu'ils croient que Mario Dumont va réellement faire ce qu'il dit? Après pas loin de 40 ans de «modèle québécois», le plus étonnant est peut-être moins qu'on souhaite en changer que de le savoir toujours là.
mdavid@ledevoir.com
Après les années passablement agitées que le Québec a connues sous le régime péquiste, ceux qui s'imaginent que l'élection d'un gouvernement adéquiste leur permettrait de renouer avec le calme bourassien risquent toutefois d'être déçus. S'il est vrai que Mario Dumont a beaucoup appris de son ancien chef, la procrastination n'est pas son rayon.
En fait, celui pour lequel le chef de l'ADQ a toujours confessé la plus grande admiration est Mike Harris. Même s'il la partage largement, ce n'est pas tellement en raison de sa philosophie conservatrice que l'ex-premier ministre ontarien l'impressionnait mais parce qu'il faisait partie de cette sorte de politiciens qui, contrairement à M. Bourassa, font ce qu'ils disent.
L'erreur à ne pas commettre serait de croire que l'exercice du pouvoir amènerait M. Dumont à diluer son programme, en renonçant par exemple à introduire une médecine «à deux vitesses» ou un taux d'imposition uniforme. Ceux qui ont simplement le goût du changement feraient mieux d'y penser avant les élections.
Il ne fait pas de doute que l'arrivée au pouvoir d'un parti qui s'est déjà prononcé en faveur de l'abolition de la formule Rand serait considérée comme une véritable déclaration de guerre par le monde syndical, mais les manifestations à répétition risquent d'avoir aussi peu d'effet sur le chef de l'ADQ qu'elles en avaient eu sur M. Harris, qu'on avait même bombardé d'oeufs à Kitchener.
Mario Dumont a démontré par le passé qu'il ne manque pas de courage politique. Il lui en a même fallu beaucoup pour résister aux énormes pressions dont il a été l'objet à l'époque où il présidait la Commission jeunesse du PLQ, tenant tête à tout l'establishment du parti, qui l'exhortait à renier le rapport Allaire. Les longues et solitaires années qui ont suivi la création de l'ADQ, dont on annonçait périodiquement la mort, attestent également de sa détermination. S'il devient premier ministre, il ne devra rien à personne.
Je veux bien qu'il existe ici un modèle de concertation sans équivalent dans le reste du Canada, mais ça risque de changer avec l'ADQ. M. Dumont a clairement indiqué qu'il ne fallait pas compter sur lui pour maintenir la tradition des sommets.
En Ontario aussi, la «révolution du bon sens» de Mike Harris, inspirée par la droite américaine, a marqué une rupture brutale avec une longue tradition établie par ses prédécesseurs conservateurs (Drew, Robarts, Davis), qui consistait pour l'essentiel à ne rien brusquer.
Évoquer le «modèle québécois» flatte notre spécificité, mais il existe aussi un modèle social canadien, inspiré des mêmes valeurs de centre-gauche, qui s'incarne dans le welfare state et dont le Parti libéral du Canada se pose aujourd'hui en défenseur.
En octobre 1996, le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, John Savage, avait déclaré devant les membres de l'Empire Club, qui n'a pas la réputation d'être un repaire de gauchistes, que le «modèle Harris» en matière de santé menaçait le Canada tout entier.
Il avait encore soulevé un tollé, au printemps 2001, en introduisant, sous forme de crédit d'impôt, une variante des fameux «bons d'éducation» que propose l'ADQ et dont la Cour suprême américaine vient de confirmer la légalité aux États-Unis.
Le Toronto Star avait parlé d'une véritable bombe dans le système d'éducation ontarien pendant que le Globe and Mail criait à sa balkanisation. Cette dernière initiative de M. Harris n'a cependant pas survécu à son départ. Il y a dix jours, le dernier budget ontarien a annulé le crédit d'impôt en question.
Il demeure que si Mike Harris a pu imposer un changement de cap aussi radical à l'Ontario, c'est qu'il avait l'appui d'une importante partie de l'opinion publique. En juin 1999, malgré quatre ans de dures compressions, le Parti conservateur a été reporté au pouvoir avec le même pourcentage de voix (45 %) qu'en 1995.
Il est vrai que les dépenses désordonnées du gouvernement néo-démocrate de Bob Rae, faisant littéralement exploser le déficit, en avaient traumatisé plusieurs, mais c'était néanmoins la première fois en plus de 30 ans que l'Ontario élisait un gouvernement majoritaire deux fois de suite.
Nombreux sont ceux qui se plaisent à croire que le Québec a développé un sens de la justice sociale plus aigu qu'ailleurs au Canada et qu'il est en quelque sorte immunisé contre les tentations de droite. Vraiment? Si le président du Conseil du trésor, Joseph Facal, craint que l'adoption d'une loi contre la pauvreté desserve le PQ auprès de la classe moyenne, il y a tout lieu d'en douter. Quand on pense qu'il y a à peine un an, on conjecturait sur la montée de la gauche!
À l'occasion d'un sondage effectué pour le compte du Devoir en août 2001, Léger Marketing avait cherché à évaluer le sentiment des Québécois à l'endroit de Mike Harris: 48 % disaient en avoir une opinion favorable et seulement 18 % une opinion défavorable. Ce même Mike Harris qui avait suggéré un menu à 90 $ par mois aux assistés sociaux et coupé les vivres aux refuges pour les femmes.
Et si les gens appuyaient l'ADQ parce qu'ils croient que Mario Dumont va réellement faire ce qu'il dit? Après pas loin de 40 ans de «modèle québécois», le plus étonnant est peut-être moins qu'on souhaite en changer que de le savoir toujours là.
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