Les limites du logement social

Pour Mario Bousquet, il faut miser sur une «aide à la personne» plutôt que sur une «aide à la pierre».
Photo: Francis Vachon Le Devoir Pour Mario Bousquet, il faut miser sur une «aide à la personne» plutôt que sur une «aide à la pierre».

Les programmes actuels en logement social au Québec sont dépassés, et on rate une occasion de loger certaines des personnes les plus en détresse de la société, plaide le coordonnateur d’un organisme communautaire de Québec.

 

« On ne choisit pas les bonnes personnes », déplore Mario Bousquet, de l’organisme Clés en main, qui aide les personnes avec des problèmes graves de santé mentale à se loger. Le programme qui sert à financer les logements sociaux au Québec — Accès Logis — « n’est pas adapté aux réalités », selon lui. « Ça coûte énormément d’argent et ce qui arrive actuellement, c’est qu’ils sont vides ! »

 

Clés en main aide les gens avec des problèmes lourds à se loger en servant d’intermédiaire entre eux et les propriétaires. Il aide ces personnes à se loger et assure ensuite un suivi pour sécuriser tout le monde.

 

De plus en plus, il les installe dans des appartements sur le marché privé, mais avec une subvention qui limite leur loyer à 25 % de leur revenu. Dans le jargon du milieu, on appelle cela des programmes de supplément au loyer (PSL). Développée dans la capitale, cette approche unique au Québec a fait des petits : des PSL ont commencé à être distribués sur le marché privé dans des secteurs comme Portneuf ou encore Laval.

 

Mais il n’y a pas assez de PSL pour répondre aux besoins de tout le monde, explique M. Bousquet. « En ce moment, j’ai 80 demandes et j’ai 18 PSL à donner. Et toutes les personnes [qui veulent une place] sont admissibles. Elles ont toutes des histoires d’horreur. C’est des gens en instabilité résidentielle, il y en a qui ont passé l’hiver dans la rue. On a des choix déchirants à faire », explique-t-il.

 

« Il y a beaucoup de jeunes avec des diagnostics de schizophrénie, de psychose ou de bipolarité, beaucoup de femmes chefs de familles monoparentales avec des problèmes de santé mentale. En attendant, ils vivent en chambres, chez leurs parents, dans des ressources intermédiaires ou carrément dans la rue », dit-il.

 

En se basant sur des données de la Santé publique, M. Bousquet estime qu’environ 12 000 personnes au Québec ont ce genre de besoins, mais ne trouvent pas leur place dans les programmes existants. Il pense qu’on devrait ralentir la construction de logements sociaux classiques et offrir davantage de PSL.

 

Des locataires dont personne ne veut

 

Son discours est complètement en porte-à-faux avec les groupes sociaux en logement les plus connus, comme le FRAPRU, qui réclame au contraire qu’on construise davantage de logements sociaux.

 

Le FRAPRU a souvent dénoncé le recours au PSL, entre autres parce qu’ils constituent des subventions au privé et qu’on risque de soutenir des propriétaires négligents.

 

Mario Bousquet rétorque que Clés en main a développé une approche pour empêcher cela. Avant d’être choisi, l’appartement est évalué par l’Office municipal d’habitation (OMHQ) qui peut révoquer le PSL s’il y a un problème.

 

À ses yeux, il faut miser sur une « aide à la personne » plutôt que sur une « aide à la pierre ». Il dit qu’il n’est pas contre le logement social dans l’absolu, mais qu’il faut davantage de « flexibilité » pour venir plus rapidement en aide aux personnes.

 

Surtout, il souligne qu’il y a déjà trop de ces logements qui sont vides. Comment expliquer une telle chose ? C’est que dans la plupart des projets de logements sociaux, le gouvernement donne aussi des PSL à la moitié des locataires. Ceux-là sont tous pris, mais ce n’est pas le cas des autres appartements qui se trouvent dans les logements sociaux et qui parfois restent vides.

 

Soit les loyers sont trop chers, soit ils sont mal situés, précise Mario Bousquet. « Ça coûte trop cher à construire. Les terrains en ville sont devenus excessivement chers donc on construit des trucs de plus en plus éloignés. »

 

Il raconte que dans un projet réalisé récemment à Québec, les promoteurs ont décidé de remplacer les petits appartements par un plus petit nombre de grands appartements pour réduire les coûts de construction. Or « ça ne répond pas aux besoins » parce que la grande majorité des gens sur les listes d’attente pour son organisme ou des HLM sont des personnes seules.

 

La raison pour laquelle la moitié des logements ne sont pas subventionnés est qu’on a voulu éviter de construire des ghettos, explique-t-il. Or il pense qu’on peut arriver au même résultat en les logeant sur le marché privé, et ce, à moindre coût.

 

Du côté des coops aussi il y a des résistances, dit-il. « Est-ce que tu vas mettre quelqu’un qui est dans la désorganisation et qui a des problèmes dans une coopérative où il est obligé de faire des tâches ? Ils n’en veulent pas », dit-il.

 

Il raconte que, dans certains projets d’OSBL, on a demandé aux personnes à se doter d’assurances de 2 millions en responsabilité civile « au cas où ils mettent le feu », des produits souvent hors de prix, voire inaccessibles pour ces personnes.

 

Vision partagée

 

Le débat sur Accès Logis et les PSL fait rage ces temps-ci dans le milieu. Pendant ce temps, le discours de M. Bousquet a la cote au gouvernement. Le ministre des Affaires municipales a annoncé dans le dernier budget la création d’un nouveau programme pour financer 5800 PSL au cours des cinq prochaines années, un investissement de 123 millions.

 

Pour l’heure, on n’en sait guère plus. Va-t-on augmenter la part de 50 % des PSL dans les projets de logements sociaux ou offrir des PSL comme ceux de Clés en main ? Comment s’assurer que le financement des PSL ne sera pas suspendu au bout de quelques années ? Les modalités du programme doivent être dévoilées d’ici l’automne. D’ici là, tout laisse croire que le logement social québécois est à la croisée des chemins.

Mario Bousquet en cinq dates

1959 Naissance à Saint-Denis-sur-Richelieu

1990 Commence à travailler comme conseiller pour le Collectif de défense des droits de la Montérégie.

2002-2003 Clés en main obtient ses premiers PSL pour la région de Québec dans la foulée de la crise du logement.

2009 La Coalition pour le développement du logement social en santé mentale de Québec et Clés en main publient une étude sur la pertinence clinique, sociale et économique des PSL.

Depuis 2010 Mario Bousquet présente le modèle Clés en main à l’extérieur de la région de Québec.
7 commentaires
  • Martin Blanchard - Inscrit 22 juin 2015 08 h 40

    Rétablissons les faits

    Je travaille dans ce domaine et je me dois de rectifier certains faits car M. Bousquet colporte des faussetés (qui avantagent son organisme par contre).

    1. il est absolument faux que les logements sociaux sont vides.
    2. Il y a bien plus de gens en attente d'un logement social (des dizaines de milliers) qu'en attente d'un PSL.
    3. Un logement social ne coûte pas plus cher à construire qu'un autre logement. La brique et le mortier sont aux mêmes prix pour tout le monde.
    4. Les coops d'habitation sélectionnent très souvent des personnes qui sont aux prises avec des difficultés et qui ne participent pas beaucoup. Ce n'est pas facile, mais les coops sont animés par des gens qui ont un grand souci de justice sociale.
    5. "Soit les loyers sont trop chers, soit ils sont mal situés" - ici on nage en plein délire. Les logements sociaux sont très souvent bien situés et au même prix que les PSL qu'administre M. Bousquet.
    6. "Dans la plupart des logements sociaux, le gouvernement donne des PSL à la moitié des locataires". Ce n'est vrai que pour les coop et certaines, très rares, OSBL ouvertes à tous types de personnes. Mais pour les OSBL avec soutien communautaires, tout comme pour les HLM, 100% des logements sont subventionnés.
    7. Concernant les assurances, c'est une pratique discutable mais le locataire n'a qu'à refuser, c'est son droit. Il est important d'informer les gens sur leurs droits plutôt que de faire comme s'ils n'en avaient pas.

    Bref, en très peu de lignes, M. Bousquet a proféré tant de faussetés qu'il faut se méfier fortement du personnage. Cela dit, je ne m'étonne pas qu'il ait l'oreille de notre triste gouvernement, car couper dans le logement social pour donner l'argent aux proprios, c'est un cadeau aux proprios et rien d'autre; M. Bousquet a bien choisi son camp pour se faire entendre, peu importe la véracité de ses propos.

    • Bernard Terreault - Abonné 22 juin 2015 09 h 10

      Par contre, j'aimerais mieux qu'on élimine la pauvreté, ce qui permettrait aux gens de se loger décemment où ils voudraient parmi la population, plutôt que dans des HLM qui, qu'on le veuille ou non, ont des allures de ghetto.

    • Francois Cossette - Inscrit 22 juin 2015 11 h 16

      Quand on veut tuer son chien on dit qu'il a la rage. C'est la facon de faire de tous les gouvernements et de tous ceux qui font du rabattage pour eux. Le discrédit, la manipulation, l'intimidation ce sont tous des tactiques dénoncées par les gouvernements en publique mais fortement utilisé lorsque cela peut leur servir. Nos gouvernements n'ont plus aucune morale, le pouvoir pour eux, le profit pour leurs amis voila tout ce qui compte aujourd'hui. Le pauvre citoyen est bien loin dans ses pré-occupations, de toute facon on le berne 1 fois a toutes les 4 ans et apres cela ils peuvent faire ce qu'ils veulent. Et le peuple il est tellement facile a berner tant son indifférence et son ignorance de la chose politique fait de lui une proie facile.

    • Philippe Dubeau - Inscrit 22 juin 2015 11 h 39

      Monsieur Terreault,

      Les logements communautaires sont très efficaces pour diminuer la pauvreté. Une personne qui consacre plus de 50% de ses revenus à son logement a de la difficulté à se consacrer à autre chose qu'à survivre aux fins de mois, trouver les rabais, etc. Imaginez la capacité des enfants à mieux étudier dans un logement salubre, sans moisissures, stable (pas de déméngement aux 6 mois parce qu'on n'est pas capable de le payer), etc. Imaginez l'état de santé d'une personne âgée dans une résidence communautaire pour aînés, qui retardera son entrée en CHSLD, augmentant ainsi sa qualité de vie et diminuant la facture du système de santé.

      D'ailleurs, il est important de rappeler qu'on ne construit plus de HLM depuis 1994. Depuis, le gouvernement finance la construction de logements en coopérative ou OBNL, gérés par les locataires ou la communauté. Ces logements sont mixtes (avec ou sans subvention), donc on ne crée plus de ghettos et on encourage les locataires et les quartiers à se prendre en main.

      Il y a environ 250-300 000 ménages mal logés au Québec, soit autour de 7%. Ce n'est pas beaucoup si on compare aux autres démocraties libérales, mais très au-dessus des pays scandinaves, par exemple. Avec un peu d'effort, on pourrait aider une bonne partie de ces ménages à sortir de la pauvreté.

    • Yves Corbeil - Inscrit 22 juin 2015 11 h 46

      100% d'accord avec vous M.Terreault, la pauvreté partout dans le monde parce que ce système basé sur la consommation à outrance pour enrichir les favorisés de cette planète est d'une cupidité à vomir.

      Nous sommes encore et toujours les bras de ces messieurs cachés qui empochent tout l'argent et laisse des miettes pour les gens. Imaginé aujourd'hui tous les pays endettés envers ces banquiers qui pronnent l'austérité en coupant dans les services sociaux qui sont les seuls moyen d'avoir une certaine dignité pour une très grande majorité et certains pays n'ont aucun services pour les gens défavorisés qu'ils exploitent en s'appropriant toutes leurs ressources sans partage...

  • Sylvain Dionne - Inscrit 22 juin 2015 10 h 01

    Confirmons le rétablissement des faits

    J'ai travaillé plusieurs années dans les services sociaux. Je suis tout à fait d'accord avec les précisions de M. Blanchard. Merci pour avoir corrigé l'information promptement!

  • Nadia Alexan - Abonnée 22 juin 2015 16 h 49

    Utilisant les 5 hôpitaux délaissés par le nouveau CHUM

    Madame Lucia Kowaluk, fondatrice du plus grand projet d'habitation coopérative en Amérique du Nord, la Communauté Milton Parc, et récipiendaire de l'Ordre national du Québec pour une vie consacrée à la justice sociale, chapeaute, maintenant, une coalition qui essaye de sauver de la privatisation, les cinq hôpitaux délaissés par le nouveau CHUM. Elle lutte pour que le gouvernement utilise ces cinq hôpitaux vides, comme l'hôpital Dieu, par exemple, construit avec l'argent des contribuables, pour accommoder les itinéraires et les plus démunis de la société, au lieu de faire un cadeau de ces bâtiments aux entreprises privées. À l'ère des coupures, soi-disant de rigueur, voici un projet qui mérite l'éloge et l'attention du gouvernement Couillard.