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    Erreur sur la personne

    Christian Rioux
    12 juin 2015 |Christian Rioux | Québec | Chroniques
    Notre dossier sur Jacques Parizeau (1930-2015)

     

    Cela se passait dans un dîner en ville il y a quelques années. Une partie des forces nationalistes québécoises était réunie dans une salle de spectacle sur la rue Ontario. Jacques Parizeau, déjà âgé mais infatigable, avait parlé pendant une bonne heure assis sur une chaise. Le public respectueux l’écoutait poliment. Jacques Parizeau avait répété ce qu’il expliquait depuis déjà des années : la mondialisation était un facteur favorable à l’indépendance puisqu’elle dispensait les Québécois de la nécessité de s’accrocher au marché canadien. Celui du monde et particulièrement des États-Unis leur étant dorénavant ouvert sans restrictions, le Québec n’avait donc plus rien à perdre à quitter le Canada.

     

    Avec quelques connaissances, nous avions échangé des regards furtifs. Personne ne semblait emballé. Tout à coup, ce que nous avions entendu des centaines de fois depuis si longtemps ne cassait pas des briques. Malgré l’éloquence indiscutable du conférencier.

     

    Ce n’est pas diminuer Jacques Parizeau que d’affirmer que son discours économique, tout en révélant certains aspects essentiels des forces de notre époque, véhiculait aussi une sorte de naïveté à l’égard de la mondialisation. En écoutant Jacques Parizeau, les souverainistes avaient toujours le sentiment que la mondialisation jouait pour eux. Or la réalité, c’est qu’elle a surtout joué contre eux.

     

    Est-ce à cause de sa formation à HEC, cet artisan du Québec inc. n’a pas vraiment vu venir ce qui au fond a largement causé la défaite des forces souverainistes ces dernières années. Car, si la mondialisation rend en effet le Canada moins nécessaire qu’avant, elle provoque aussi un effritement des identités nationales. Or, loin de prendre conscience de cette menace qui ébranle même des nations aussi solides que la France, le Parti québécois l’a longtemps ignorée, allant même jusqu’à flirter avec le multiculturalisme et à faire l’éloge du métissage tous azimuts et de la disparition des frontières.

     

    Peut-être à cause de son assurance de grand bourgeois, le discours de Jacques Parizeau laissait penser que l’idée de l’indépendance était miraculeusement portée par des forces économiques plus grandes que lui. Ne restait plus qu’à en convaincre les Québécois qui n’avaient pas encore saisi la chance que leur offrait cette mondialisation.

     

    Certains, comme Bernard Landry, en concluront que, les jeunes étant de plus en plus souverainistes, le temps jouait donc pour la souveraineté. D’autres, comme Jean-François Lisée, affirmeront que si les jeunes se sentaient de moins en moins canadiens, ils devaient naturellement se sentir de plus en plus québécois. Puisque le mouvement était porté par des vents économiques favorables, aucun ne pouvait alors imaginer que les jeunes seraient un jour à la fois de moins en moins souverainistes et de plus en plus… américains. C’est pourtant ce qui s’est produit.

     

    Je ne dis pas que Jacques Parizeau avait tout faux. Je dis que son éloge de la mondialisation pourrait avoir dissimulé certains de ses effets pervers. Parmi les premiers, il y a ce sentiment d’impuissance qu’elle suscite partout. Un sentiment accentué par cette idéologie de la démission qui gagne nos élites politiques (même si elle n’a jamais gagné Jacques Parizeau). Il y a aussi cet individualisme exacerbé qui rend de plus en plus difficile toute action collective à une époque où les droits individuels grugent chaque jour un peu plus la conscience nationale. Il y a enfin cette religion multiculturelle qui provoque le dénigrement systématique et permanent de toute identité nationale puisque l’étranger, être malléable par excellence, sans identité ni appartenance, est devenu, à gauche comme à droite, le héros du nouveau capitalisme mondialisé.

     

    En désignant maladroitement l’« argent » et le « vote ethnique » comme les causes de l’échec de 1995, c’est peut-être de cela que l’ancien professeur a soudain eu l’intuition. Le saura-t-on jamais ? Au fond, peut-être que la mondialisation financière, tant vantée par la droite, et humaine, tant vantée par la gauche, n’était que la version moderne des milices de Colborne en 1837-1838. Dans 100 ans, les historiens nous le diront. Heureusement, s’il y a une chose que savait Parizeau, c’est que l’histoire n’est jamais écrite à l’avance. C’est peut-être le souvenir qu’il faudrait conserver de lui.

     

     

    Correction : Les éloges justifiés des derniers jours en ont amené plusieurs, dont votre serviteur, à affirmer que Jacques Parizeau avait été le père de la Caisse de dépôt et placement. Or, si Jacques Parizeau a pu jouer un rôle dans sa création, il n’en fut pas le concepteur. « En réalité, le premier à avoir eu l’idée de la Caisse et à en avoir conçu le projet concret est l’économiste André Marier », nous écrit l’ancien ministre Claude Morin qui était alors aux premières loges. En baptisant le siège de la Caisse du nom de Jacques Parizeau, on ne ferait donc pas que se débarrasser d’un personnage trop grand pour nous et qui mérite beaucoup mieux, on ferait aussi une erreur historique.













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