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    Grève sociale avortée

    Quand l’«action directe» aide la droite

    La déroute du mouvement étudiant emportera-t-elle la gauche avec elle?

    21 avril 2015 | Joseph Yvon Thériault - Professeur de sociologie, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie, UQAM | Québec
    On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015.

    La grève sociale annoncée par le groupe de mobilisation Printemps 2015 et l’Association pour une solidarité sociale étudiante (ASSE) n’aura pas lieu. Le mouvement étudiant croyait, à partir de son foyer le plus dur, être le point de départ d’une large mobilisation sociale (grève générale) ébranlant les politiques gouvernementales portant sur l’austérité et les hydrocarbures. Le mouvement n’a pas vraiment décollé de sa base. Il s’est même finalement retourné sur lui-même faisant de l’autoritarisme des autorités de l’UQAM et de la police son ultime combat.

     

    Mais une telle déroute pourrait ne pas être celle du seul mouvement étudiant, elle pourrait avoir de graves conséquences sur la gauche québécoise en général. Soit sur sa capacité à jouer un rôle majeur sur ces questions.

     

    On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015. Celles qui émanent du mouvement ou de ses sympathisants privilégient la thèse de la répression policière, de la montée de l’autoritarisme des administrations collégiales et universitaires, tout cela alimenté par la judiciarisation des luttes étudiantes qui transforment en conflit juridique un conflit politique.

     

    Ces analyses ne sont pas fausses, mais manquent à mon avis l’essentiel : la radicalisation du mouvement et sa polarisation sont pour ainsi dire inscrites dans l’ADN du mouvement. Comme le disait le sociologue allemand Max Weber de la guerre 1914 entre l’Allemagne et la Belgique, si plusieurs interprétations de la guerre sont possibles, personne ne peut nier que ce sont les Allemands qui ont tiré les premiers.

     

    La radicalisation

     

    Depuis les émeutes de Seattle (1999), à l’occasion d’une réunion de l’Organisation mondiale du commerce, une partie de la gauche altermondialiste s’est radicalisée. Elle a opté pour délaisser les formes plus pacifistes et organisées des protestations populaires (comme le pratique le vieux syndicalisme). Elle s’est orientée vers un syndicalisme de combat empruntant son vocabulaire à l’anarcho-syndicalisme (la grève générale par exemple) et ses tactiques de combat aux stratégies black-blocs (action directe, cagoulage, désobéissance civile). Toutes ces choses étant évidemment antérieures « à la montée » de l’autoritarisme à l’UQAM.

     

    Cette réorientation était le résultat du constat que les luttes réformistes, telles que les pratiquent les sociaux-démocrates de ce monde, étaient inefficaces et qu’il fallait dorénavant polariser la situation pour bien faire surgir la nature répressive des institutions du capitalisme mondialisé (les firmes multinationales) de l’État contemporain et de sa fausse démocratie (leur démocratie) et, tout particulièrement de démasquer l’État policier. Une revendication admirablement bien exprimée par l’un des slogans du printemps 2015 : « Fuck toute ».

     

    Au Québec, le Sommet des Amériques de Québec (2001) et ses manifestations furent l’occasion de la pénétration dans le mouvement altermondialiste et étudiant de l’idéologie de l’action directe. L’ASSE, elle aussi fondée en 2001, en est le lieu par excellence, et participera aux grèves étudiantes de 2005 et 2007. Mais c’est en 2012 qu’elle deviendra hégémonique au sein du mouvement étudiant menant le grand mouvement social des carrés rouges qu’a connu alors le Québec.

     

    L’échec du printemps 2015 provient d’une évaluation fautive, au moins sur deux plans, de la portée de l’action directe. Les partisans de l’action directe pensent que la polarisation par des actes de désobéissance civile, de perturbations sociales, économiques, etc., et même de violence est le véritable moteur de l’histoire. Si la violence est accoucheuse de progrès social, cela est particulièrement vrai dans les régimes autoritaires.

     

    Dans les sociétés démocratiques, au contraire, l’action directe ou l’anarcho-syndicalisme ont eu généralement comme effet de polariser la situation à l’avantage de la droite. Les progrès sociaux des sociétés démocratiques furent avant tout une lente maturation de luttes historiques inscrites dans les institutions de la démocratie moderne. Ce sont ces dernières qui permettent que les luttes sociales ne se limitent pas à un champ de bataille.

     

    Pour ne rappeler que la situation au Québec, la radicalisation des mouvements syndicaux, populaires et étudiants des années 1970, par la généralisation en leur sein du courant marxiste-léniniste, a eu des effets particulièrement délétères sur la capacité de mobilisation de ces mouvements. Les années 1980-1990 furent des années molles d’action populaire. Il a fallu une quinzaine d’années pour que ces dernières organisations se remettent du ravage de la radicalisation des années 1970 en leur sein.

     

    La seconde surestimation porte sur le « succès » du printemps érable 2012. Le mouvement étudiant a cru possible de réitérer l’élan de 2012 où un mouvement étudiant serait devenu un mouvement social. Il ne faut pas oublier la conjoncture de l’époque, où un gouvernement en fin de mandat, empêtré dans des scandales, était au plus bas de sa légitimité. L’affrontement d’alors eut plutôt comme résultat de redonner une légitimité aux libéraux et de remonter le vote des caquistes, bref de donner plus de 60 % de votes à droite. L’élection de 2014 confirmera cela. Le mouvement des casseroles a été largement le fait de la section Québec solidaire de la ligne orange du métro montréalais (de Berri UQAM à Crémazie). Si les étudiants ont gagné le quasi-gel de leurs droits de scolarité, la sympathie du public à l’égard de la cause étudiante et celle de la gratuité scolaire s’est affaiblie tout au long de la polarisation du printemps.

     

    Le mouvement étudiant n’est toutefois pas seul dans cette déroute. Dans sa chute, il pourrait emporter avec lui la mobilisation contre l’austérité, les hydrocarbures, voire la mobilisation syndicale de l’automne prochain. En 2012, le Parti québécois a payé cher son association aux carrés rouges. En 2015, l’appui des professeurs de l’UQAM au mouvement porte un dur coup à l’institution, pourtant haut lieu de l’intelligentsia québécoise de gauche. La polarisation crée des victimes amies.

     

    Il est vrai que, ce printemps, les syndicats furent moins empressés à appuyer le mouvement ; seuls les porte-parole de Québec solidaire et les syndicats des professeurs de cégep et de l’UQAM l’ont fait. Mais une opinion publique polarisée ne fait pas ce genre de nuances : elle assimile toutes les formes de protestations à l’action directe. À moins que ne s’élèvent des voix fortes de gauche traçant une ligne claire, en contextedémocratique, entre protestation et action directe.













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