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    La famille éclatée

    Michel David
    27 janvier 2015 |Michel David | Québec | Chroniques

    Durant quelques décennies après la signature de la Constitution de 1867, les Québécois, ou plutôt les Canadiens français, ont pu rêver d’une patrie pancanadienne, où francophones et anglophones pourraient s’épanouir côte à côte d’un océan à l’autre.

     

    Puis sont venus coup sur coup le Public School Actde l’Île-du-Prince-Édouard (1877), l’abolition des droits scolaires garantis aux francophones en Saskatchewan et en Alberta (1905), le règlement 17 en Ontario (1912), la suppression des écoles françaises au Manitoba (1916)…

     

    Ces violations des droits de leurs « frères » dans le reste du pays ont profondément attristé et fâché les francophones du Québec, qui en sont toutefois venus à la conclusion qu’il serait suicidaire de lier leur sort au leur, malgré la grande sympathie qu’ils éprouvaient et éprouvent toujours pour eux.

     

    À partir du moment où le nationalisme canadien-français a fait place au nationalisme québécois, et où les francophones du Québec ont commencé à se percevoir comme une majorité, la famille devait inévitablement éclater. Le Québec se sent toujours une certaine responsabilité envers les francophones hors Québec, mais la divergence de leurs intérêts provoque périodiquement des désaccords qui peuvent être déchirants.

     

     

    La semaine dernière, le gouvernement Couillard a soulevé leur colère en appuyant le gouvernement du Yukon dans une cause portant sur l’accès à l’école française qui s’est retrouvée devant la Cour suprême.

     

    L’article 23 de la Charte canadienne des droits stipule que les citoyens canadiens qui ont reçu leur instruction primaire en français ou en anglais au Canada, et qui résident dans une province où cette langue est celle de la minorité, ont le droit de faire instruire leur enfant dans cette langue au primaire et secondaire.

     

    Le bassin d’élèves francophones étant limité, la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY) voudrait pouvoir accueillir des descendants de francophones, des immigrants ou simplement des francophiles qui ne répondent pas aux critères de l’article 23, mais le gouvernement du territoire s’y oppose pour des raisons financières.

     

    Les associations de francophones hors Québec, qui suivent la cause de près, ont été stupéfaites de voir le gouvernement du Québec se ranger derrière celui du Yukon, comme elles l’avaient été en 1989 quand le gouvernement Bourassa avait appuyé l’Alberta contre les Franco-Albertains dans une célèbre cause portant sur la gestion des écoles, craignantlui aussiune interprétation de la Cour suprême qui aurait pu permettre à la communauté anglophone de contourner les dispositions de la loi 101.

     

    Depuis la publication du rapport Chambers (1992), la communauté anglophone réclame périodiquement que la langue maternelle devienne le critère d’accès à l’école anglaise, ce qui lui assurerait un inépuisable bassin d’élèves qui sont actuellement forcés de fréquenter l’école française. Aucun gouvernement, libéral ou péquiste, n’a voulu envisager cette possibilité.

     

     

    À moins de faire preuve d’une réelle mauvaise foi, il saute aux yeux que le sort de la communauté anglo-québécoise est infiniment plus enviable que celui des communautés francophones hors Québec. Le Québec aurait pu invoquer « l’exception québécoise », qui justifierait une certaine asymétrie dans l’application de la Charte des droits au Québec et dans le reste du pays, mais si jamais les francophones du Yukon étaient autorisés à déroger à l’article 23 de la Charte, les anglophones du Québec réclameraient certainement le même traitement.

     

    Avant d’être nommé commissaire aux langues officielles, Graham Fraser a pratiqué le journalisme pendant de longues années au Québec. On lui doit même une remarquable histoire des quinze premières années d’existence du PQ. Il a une connaissance intime du Québec et du reste du Canada. Cela ne l’empêche pourtant pas de comparer les pommes et les oranges, quand il réclame que le gouvernement Couillard crée un Bureau des affaires anglophones, comme il existe un Office des affaires francophones en Ontario.

     

    Bien entendu, la Gazette, qui reproche leur indifférence des libéraux, s’est empressée d’applaudir. Selon elle, les menaces qui planent sur les institutions anglophones justifieraient la création d’un organisme qui, un peu comme le vérificateur, produirait des rapports sur l’état de la communauté anglo-québécoise et la qualité des services qui lui sont offerts, de même que des analyses sur l’impact de toute nouvelle législation qui pourrait la concerner.

     

    Les doléances des anglophones québécois, qui bénéficient d’un réseau d’institutions incomparable, doivent paraître surréalistes aux francophones hors Québec, qui doivent quémander le moindre droit, mais elles expliquent aussi l’extrême réticence des gouvernements québécois à entrouvrir une porte.













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