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    Des Idées en revues

    Que dire et ne pas dire à l’Assemblée nationale

    23 septembre 2014 | Benoît Melançon - Professeur à l’Université de Montréal, essayiste et blogueur (oreilletendue.com) | Québec

    Les élus québécois sont doublement déchirés linguistiquement. D’une part, la norme la plus basique du français leur échappe souvent. De l’autre, ils sont fermement soumis à une norme interne, celle du Parlement du Québec : il leur est interdit d’avoir recours à certains mots spécifiques dans l’exercice de leurs fonctions. On les imagine hésitants entre ce qu’ils peuvent dire et ce qu’ils ne peuvent pas dire, entre ce qu’ils croient incorrect et ce qu’ils pensent correct.

     

    À l’usage des représentants du peuple, les présidents successifs de l’Assemblée ont concocté, depuis avril 1984, une liste de « Propos non parlementaires », fréquemment augmentée de choses à ne pas dire ; il y a plus de 300 de ces mots et expressions à éviter.

     

    Qu’arrive-t-il quand des « Propos non parlementaires » sont tenus malgré tout ? On demande au contrevenant de retirer ses paroles. Mais de quoi s’agit-il précisément ? Quelle langue peut-on parler, ou pas, à Québec ?

     

    À l’index

     

    Dans la mesure où personne n’a le droit de comparer le « Salon bleu » à une « basse-cour », ou une de ses parties à un « poulailler », il va de soi que les comparaisons avec d’autres règnes du vivant ne sont pas les bienvenues. Sus aux « bebites », au « chien de poche », au « cochon », aux « moutons », au « pauvre petit pitou ». Vous aimeriez « distinguer un chien qui jappe d’un chien qui mord » ? Allez faire ça ailleurs. De même, « pelleter du fumier », ça ne se fait pas ni ne se dit.

     

    Dans la liste des « Propos non parlementaires », on a évidemment retenu plusieurs insultes, plus ou moins graves : « bandits », « con » et « conneries », « deux de pique », « épais », « eunuques », « fainéants », « fou »/«folle »/«folies », « fourbes », « grossier personnage », « imbécile », « innocent », « justicier de bas étage », « lâche », « matamores », « menteur », « pickpockets », « pleutre », « poltron », « sauvages », « fraudeuse » (mais pas « fraudeur »). D’autres expressions aussi peu amènes, mais propres au français du Québec, se retrouvent dans la liste : « gorlots », « nono », « politicien patronneux », « sans coeur », « tata », « ti-coune », « vire-capot ». La plus personnalisée est « tête de slinky », celle de Stéphane Bédard, selon Jean Charest.

     

    Le français, c’est bien assez compliqué pour les députés. Ils n’ont pas intérêt à s’aventurer dans d’autres langues. Pour eux, pas de « bullshit », « cheap », « cover up », « loser », « peddleur », « sale job », « Yes man ». À côté de ces emprunts à l’anglais, un seul mot italien est proscrit : « omertà ».

     

    Deux adjectifs, bien français ceux-là, seraient particulièrement dangereux : « crasse » (« impuissance crasse », « incompétence crasse », « inconscience crasse ») et surtout « petit » (« parc des petits amis », « petit gouvernement », « petit ministre », « petite — et basse — politique », « petits amis du parti » ou « du régime »). Il est vrai qu’en politique la grandeur est généralement meilleure conseillère que la petitesse.

     

    Censure

     

    À lire la liste des « Propos non parlementaires », on se demande comment les élus peuvent dire ce qu’ils ont à dire. Vous voulez dénoncer l’« hypocrisie » et les « hypocrites » ? Non. Vous croyez qu’on vous « cache » des choses ? Non. Vous trouvez un comportement « déshonorant » ? Non. Des choses vous semblent « fausses » ? Non. Vous souhaitez dénoncer des « basses oeuvres » ? Non.

     

    Cette censure préventive n’a pas seulement pour effet de compliquer la tâche des députés, en les empêchant d’utiliser des centaines de mots et d’expressions. Elle les prive également d’un vocabulaire imagé. Le plus connu de ces mots est « girouette », que Jean Charest associait à Mario Dumont : pareille icône patrimoniale ne doit plus être agitée sur la colline parlementaire. On doit aussi déplorer l’ostracisme dont souffrent l’« aigrefin », la « bigoterie », l’« esbroufe » le « fanfaron », l’« hurluberlu », les « tartuferies », voire le « sépulcre blanchi ». Voilà de beaux mots, menacés de disparition.

     

    De même, l’invention verbale n’est pas bien vue à Québec. L’homonymie subtile (« cimenteur » et « si menteur ») est refusée. Il en va de même pour l’allitération : le « cocu des caquistes », le « fin finaud », le « fligne-flagne » ne sont pas les bienvenus. Pas question, non plus, d’évoquer le « Bonhomme sept-heures » ou d’écraser son adversaire en disant qu’il se comporte comme « une carpette » ou comme « un tapis de porte ». Il faut parler comme tout le monde ; bref, comme personne.

     

    Ridicule

     

    On notera surtout qu’un « propos » ne peut devenir officiellement « non parlementaire » que s’il a été prononcé au Parlement et que le président de la Chambre l’a jugé tel. Un élu peut donc, pour l’instant, traiter un de ses adversaires de « pédé », de « nazi » ou de « fasciste » — mais pas de « boucher de Charlesbourg » ou de « mousquetaire de Joliette ».

     

    À l’Assemblée nationale du Québec, le ridicule ne tue pas. Quand ils parlent, certains députés se ridiculisent ; pourtant, personne parmi leurs pairs ne sanctionne leurs fautes. En revanche, des mots, souvent parfaitement banals et corrects, leur sont interdits. Conçue comme un outil pour éviter les débordements, la liste des « Propos non parlementaires » est aujourd’hui un foutoir où cohabitent les clichés les plus éculés et la langue vivante, la langue figée et l’inventivité, de vraies insultes et des mots de la vie de tous les jours.

     

    Oui, bien sûr : « ridicule » se trouve sur la liste des « Propos non parlementaires ».













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