Des ouvriers agricoles pourfendent un projet de loi libéral

Benjamin Diaz garde des souvenirs amers de ses années de travail dans les champs du Québec et de l’Ontario.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Benjamin Diaz garde des souvenirs amers de ses années de travail dans les champs du Québec et de l’Ontario.
Benjamin Diaz travaille dans les champs de tabac de l’Ontario et du Québec depuis cinq ans, comme ouvrier agricole temporaire. Des journées de quatorze heures, parfois sans manger ni se laver, et dormir dans un lit de fortune sept jours par semaine, il en garde un souvenir triste. Ce Mexicain d’origine pensait que son quotidien allait s’améliorer en mars dernier, lorsque Québec lui accorda la possibilité de se syndiquer. Mais le dépôt du projet de loi 8 remet tout en question. C’est ce qu’une dizaine de personnes ont dénoncé devant l’Oratoire Saint-Joseph ce dimanche.

« Ce projet de loi n’est pas là pour protéger les travailleurs les plus vulnérables, qui sont aussi les plus exploités sur le marché », dit Noé Arteaga, membre du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants de Montréal (CTI) et lui-même ancien travailleur agricole.

Le nouveau dispositif légal souhaite revenir sur un jugement de la Cour supérieure du Québec du 11 mars 2013. Celle-ci avait invalidé les limites d’accès à la syndicalisation des travailleurs agricoles dans les fermes de moins de trois employés et avait laissé un an au gouvernement pour modifier le chapitre C-27 du Code du travail ou se plier au jugement. C’est cette dernière option qu’Agnès Maltais, alors ministre du Travail, avait choisie.

Or, à la place d’un droit à la syndicalisation, le nouveau ministre du Travail, Sam Hamad, propose aux travailleurs de se constituer en association, sans droit de grève et donc, de moyens de pression, selon Noé Arteaga. Le projet de loi indique, en effet, que « l’employeur doit donner à une association […] une occasion raisonnable de présenter des observations au sujet des conditions d’emploi de ses membres. » En cas d’absence de réponse, l’association pourra alors « présenter ses observations […] par écrit ». L’employeur informera alors l’association « qu’il les a lues ». Le projet indique aussi que « la diligence et la bonne foi doivent gouverner la conduite des parties ». Des notions aux contours bien flous selon Manuel Salamanca, bénévole au CTI. « On sait qu’il y aura des abus et que la bonne foi n’est pas de mise chez certains fermiers. Il n’y a rien de contraignant dans cette loi. »

En catimini

Il rappelle aussi que la notion d’« exploitation agricole […] qui emploie moins de trois salariés de façon ordinaire et continue » est ambiguë. « C’est pour amener des bénéfices aux fermiers. Combien y a-t-il d’autobus remplis d’ouvriers arrivant dans les fermes, pour deux à huit mois, alors que cela reste des fermes familiales qui n’emploient que trois employés tout au long de l’année ? […] Ces derniers n’ont aucun droit ! »

Manuel Salamanca dénonce le dépôt d’un projet de loi aussi important juste avant les vacances. « Le projet de loi 8 a été déposé en fin de session et personne n’y prête attention. Il faut attirer l’attention du public et des médias sur cette loi et ce qui se passe dans les fermes. »

Benjamin Diaz exprime sa colère. « Nous sommes des esclaves. Nous travaillons 140 heures par semaine, nous sommes à leur merci. Ils disent qu’ils nous paient bien, mais ce sont des menteurs. »

Tous sont d’accord pour dire que les programmes de travail temporaire canadiens mettent les travailleurs à la merci des employeurs. « Si je veux aller à l’épicerie, je dois demander à mon employeur de m’y emmener. Cela arrivait que je devais attendre deux semaines pour y aller, dit Benjamin Diaz. Je ne pouvais alors manger qu’une fois par jour. On est comme des objets pour eux. » Noé Arteaga ajoute : « J’ai été expulsé au Guatemala après avoir arrêté le travail parce qu’on refusait d’amener un collègue malade à l’hôpital. Et ce sont des situations fréquentes. » Une histoire qui l’a amené à porter plainte contre son employeur, les Serres du St-Laurent inc. Le jugement est toujours attendu.

Le ministère du Travail et l’Union des producteurs agricoles du Québec n’ont pas répondu aux appels du Devoir.
19 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 21 juillet 2014 06 h 31

    La loi des majorités?

    Doit on déduire de ce que M. Stopa nous décrit, que le parti libéral, pourtant présumé proche des immigrants, et même favorable, ne l'est que lorsque ceux-ci habitent en ville dans des quartiers où il sont quasi majoritaires, mais qu'il en va autrement lorsqu'il sont minoritaires face à la majorité du Québec, ou face aux agriculteurs, dont le droit de vote est acquis et permanent contrairement à ces travailleurs temporaire, je suppose? - et que dans un cas comme dans l'autre, ce parti s'en fout, se disant qu'alors ils on peu de poids... électoralement parlant? Humainement... cossé ça?

  • Josée Duplessis - Abonnée 21 juillet 2014 07 h 32

    Bravo les libéraux...

    Encore une fois ils font la pluie et le beau temps.
    De ce que j'ai compris c'est que Mme Maltais suivait les recommandations de la cour supérieur et que le nouveau gouvernement ne les suit pas?
    Quelles sont ces fermes qui abusent de ces travailleurs?
    La lumière doit être faite.

  • Patrick Daganaud - Abonné 21 juillet 2014 07 h 45

    Diable, ce ne sont pas des légumes!

    Elle porte bien son nom : l'exploitation agricole!

    Nous ne sommes pas civilisés.

    J'ai eu une étudiante à la maitrise du Rwanda, ex-enseignante et ex-directrice d'école dans son pays, qui subvenait à ses besoins et à ceux de son fils en trimant ainsi dans nos champs québécois : 5 $ de l'heure et, m'a-t-elle confié, elle payait de ses poches (5 $ : une heure de travail!) l'autobus qui l'y conduisait.

    Il y a des pommes pourries dans le panier de fruits de nos exploitants.

  • Michel Laberge - Abonné 21 juillet 2014 08 h 10

    Esclavage!

    En tant que cytoyen du Québec, je tiens à exprimer mon désaroi face aux conditions d'esclavage que subissent beaucoup de travailleurs saisonniers qui viennent de l'extérieur. Les responsables: plusieurs entreprises agricoles avec la commplicité de notre gouvernement.

  • Victoria - Inscrite 21 juillet 2014 08 h 40

    Servitude contemporaine soi-disant bien rémunérée

    Suite à ces révélations, il y en a encore qui se demandent pourquoi la main-d’œuvre locale s’est raréfiée au fil des années.
    Les travailleurs d’ici ont une certaine protection légale pas toujours certaine… ça dépend du secteur d’activités et des possibilités d’obtenir gain de cause, quand c’est possible.

    Vive notre société de droit du 21e siècle ! :-(