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    L’aide médicale à mourir est toujours une forme déguisée d’euthanasie

    19 février 2014 |Louis-André Richard, Professeur de philosophie, Coauteur du livre Plaidoyer pour une mort digne (PUL, 2011) | Québec
    Le doute quant à l’efficience des soins palliatifs ne peut justifier la légalisation de l’aide médicale à mourir.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le doute quant à l’efficience des soins palliatifs ne peut justifier la légalisation de l’aide médicale à mourir.

    «Mais que penser du fait que le seul projet de loi qui fasse quasi consensus au Québec porte sur la fin de vie, alors que tous les projets de loi sur la vie provoquent des débats houleux qui nous déchirent ? Le poids d’une culture de la mort pèserait-il sur nous ? », écrivait récemment Mme Denise Bombardier dans le Journal de Montréal.

     

    Grave et lucide question, dont on ne peut débattre et trancher ici en deux coups de cuillère à pot ! Cependant, cause ou conséquence d’une prévalente culture de mort, n’y a-t-il pas lieu de s’étonner de la belle unanimité de nos parlementaires au moment de voter la loi permettant l’euthanasie au sein de notre société ?

     

    Le chef du Parti libéral du Québec, Philippe Couillard, a clairement signifié qu’il votera pour le projet de loi 52. Pourtant, en octobre dernier, ce même M. Couillard avait exprimé avec clarté ses réticences, allant même jusqu’à parler d’un « profond malaise » au regard de l’expression « aide médicale à mourir », dont il déplorait une certaine forme d’hypocrisie lexicale. En effet, il affirmait en point de presse la nécessité « d’appeler un chat un chat » et il dénonçait du coup le fait que l’aide médicale à mourir n’était rien d’autre que de l’euthanasie !

     

    Ce point de presse, je l’ai relayé à beaucoup d’amis, il était frais, de cette fraîcheur dont les effluves sont revigorants. J’y voyais un homme debout, fort de son expérience de médecin, qui n’hésitait pas à manifester une résistance avérée. En futur parlementaire, il offrait une ouverture de bon aloi, une place offerte à la discussion, un « j’écouterai, mais ne céderai pas sur l’essentiel… »

     

    À peine trois mois plus tard, à la fin de la saison des amendements, c’est le grand dégonflement. L’homme debout s’est gentiment assis, il festoie désormais à la table de l’unanimité parlementaire. Il a dit que les précisions apportées ont apaisé ses craintes et satisfait ses exigences. Je regrette, mais c’est faux. Rien dans les amendements proposés et entérinés ne peut répondre aux réserves émises par M. Couillard en octobre. L’aide médicale à mourir est toujours une forme déguisée d’euthanasie.

     

    C’est une bonne question, celle de Mme Bombardier : que penser de cela ? Qu’en est-il du quasi-consensus ?

     

    Expédient

     

    On dit que la population approuve l’idée de l’aide médicale à mourir. Je pense que c’est un doux expédient. Je ne crois pas que la majorité va dans ce sens, mais il est vrai que nous sommes dans un rapport à la fin de vie où la sensibilité est posée comme seul critère de la dignité, où les discussions politiques et éthiques sur le sujet ne se résument qu’à exposer le malheur immédiat. Ainsi, la corde que l’on fait vibrer sans cesse sur la place publique, dans les médias comme dans les chambres du Parlement, est celle du ressenti en fin de vie. Il s’agit de présenter le cas de figure extrême, d’un être pour qui il n’y a plus rien à faire, dont les souffrances atroces sont inextinguibles. Devant un tel portrait, comment ne pas être attendri ? Comment ne pas voir l’euthanasie comme une porte de sortie honorable ? Le problème ici est la mise en exergue du malheur individuel, au point d’occulter la réflexion sur le bien et le mal, lieu privilégié de la réflexion éthique et anthropologique.

     

    Cependant, lorsque Mme Hivon déclare, avec une assurance déconcertante, que la loi 52, dans son ouverture à la pratique de l’euthanasie, sera une « réponse faite de compassion et d’une plus grande humanité pour les gens qui sont concernés par cette détresse et ces grandes souffrances en fin de vie », sa déclaration engage une conception très orientée de l’humanisme et une compréhension résolument fixée de la compassion.

     

    Mon récent séjour en Belgique confirme, après onze années de pratique euthanasique, que les problèmes et les questions de cette sorte resurgissent de plus belle, et tout ne va pas pour le mieux. Ces deux sujets présideront aux débats futurs si jamais la loi 52 était promulguée, et l’humanisme évoqué par madame la ministre de même que le modèle de compassion s’y rattachant cachent peut-être la forme sournoise d’une nouvelle barbarie à visage humain. Il faut, je pense, avoir la modestie de ne pas fuir cette question.

     

    En attendant, l’hypothèse de Denise Bombardier est peut-être juste. Le plus petit dénominateur commun provoquant l’unanimité chez les chefs de parti, chez Mme Hivon et pour une majorité des parlementaires serait peut-être le fardeau d’une culture mortifère au sein de laquelle, à défaut de chercher à comprendre, on se contente de réagir au malaise immédiat.

     

    Soins palliatifs

     

    En fait, la belle unanimité est régie par la peur et l’ignorance. Il y a la peur de souffrir et de mourir à laquelle personne n’échappe, mais aussi une autre crainte de l’inconnu, celle causée par l’ignorance de l’efficience des soins palliatifs. Ceux qui saisissent la complexité, la grandeur, mais aussi la fragilité du monde des soins palliatifs savent le danger réel d’introduire l’aide médicale à mourir et donc la pratique de l’euthanasie dans leur environnement. C’est pourquoi eux aussi sont unanimes, ils ne veulent pas de cela. Leur unanimité est le fait de la connaissance du sujet et leur voix exprime la voie de la sagesse. In fine, je rappelle à nos parlementaires que la peur est toujours mauvaise conseillère.

     

    À l’heure du passage du projet de loi à celui de la loi en vigueur, il est toujours temps pour nos parlementaires de voter contre le projet et d’exprimer ainsi un doute raisonnable en face de ce qui semble trop facilement convenu et consacré par une unanimité consentie.

     

    C’est là ce que j’appelle de mes voeux.













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