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Les raisins de la colère

27 octobre 2003  Québec
En se présentant devant le Parti québécois, la semaine dernière, le professeur de science politique Jean-Herman Guay n'a pas été à la hauteur des attentes que l'on entretient à l'endroit d'un scientifique. Son opinion, des impressions générales, occupait dans son texte plus d'espace qu'une analyse rigoureuse fondée sur les faits.

Son discours ne contenait guère de nouvelles observations sur la société québécoise ou sur le sens de l'action politique dans l'ère postmoderne. Inviter les péquistes à «faire le deuil de certains rêves» peut avoir un sens si l'on a quelque chose à offrir en échange ou si l'on fait la démonstration que l'objectif poursuivi est inatteignable. Or M. Guay est arrivé les mains vides à cet égard. Résultat: les péquistes qu'il cherchait à convaincre se sont braqués. Par contre, tous les désabusés de la politique et de la question nationale y ont trouvé source de réconfort quant à leur décision d'y tourner le dos.

D'où M. Guay tient-il, par exemple, qu'au moins la moitié des 44 % de Québécois qui se déclaraient souverainistes lors du dernier sondage de la maison CROP, en septembre dernier, continuent de se dire souverainistes par habitude sans vraiment y croire? Pourquoi ces gens-là répondraient-ils ainsi? Quelle analyse du comportement électoral ou quelle théorie de la science politique soutient cette conclusion? Il n'y en a aucune.

On peut certainement dire que l'appui dans les sondages n'est pas une garantie que la souveraineté soit à portée de main, mais cela n'est pas suffisant pour recommander de remiser ses rêves ou, dirais-je plutôt, ses projets.

Le raisonnement du professeur Guay comporte une faille d'une dimension abyssale. Argument massue pour porter le deuil: les raisins de la colère auraient disparu. «L'insécurité linguistique n'habite plus le milieu du travail ou celui du commerce et le sentiment d'infériorité est rentré dans les livres d'histoire», écrit-il. Le Québec a tellement progressé depuis les années 1960 qu'il n'y aurait plus de raisons, aujourd'hui, de fonder un nouveau pays.

Si l'on suit la logique du professeur, on devrait conclure que plus l'insécurité est forte, plus l'appui à la souveraineté devrait être élevée. Or l'insécurité culturelle était plus forte en 1970 ou même en 1980 qu'elle ne l'était en 1995. L'appui à la souveraineté aurait donc dû être plus élevé il y a 20 ou 30 ans qu'aujourd'hui. Chacun sait que c'est l'inverse qui est vrai. En 1980, 40 % des Québécois ont voté OUI au référendum. En 1995, l'appui avait grimpé à 49,4 %, et ce, malgré la réduction de l'écart de salaire entre francophones et anglophones, malgré les succès de Québec inc. et la renommée internationale de la chanson québécoise, malgré la construction d'un État providence moderne. Bref, malgré nos succès.

Dans un ouvrage paru peu de temps après le référendum de 1995 (Un combat inachevé), le sociologue Maurice Pinard, de l'Université McGill, s'est demandé pourquoi l'appui à la souveraineté avait augmenté en moyenne d'un point de pourcentage par année depuis 25 ans alors que, comme le dit M. Guay, les griefs entretenus par la population francophone (insécurité linguistique, sentiment d'infériorité) n'avaient, du moins théoriquement, plus leur raison d'être. Il a découvert trois choses.

D'abord, que la montée de la souveraineté s'explique en partie par des éléments de conjoncture: l'échec de l'Accord du lac Meech, le leadership de Lucien Bouchard, les difficultés financières de l'État fédéral, etc. Bref, l'action politique y est pour quelque chose.

Ensuite, il s'est rendu compte que, en effet, la hausse de l'appui à la souveraineté ne pouvait pas s'expliquer par une augmentation des griefs puisque les griefs étaient ressentis avec moins d'intensité par les Québécois en 1995 que 25 ans auparavant. Une majorité se dégageait pour le OUI en 1995 parmi les francophones y compris chez ceux qui se disaient en désaccord avec les griefs entretenus à l'endroit du Canada anglais. Ce ne sont donc plus ces «raisins de la colère», évoqués par M. Guay, qui favorisent le recrutement de nouveaux souverainistes, et ce, depuis déjà un certain temps.

La quasi-disparition, chez les francophones, de la peur que la souveraineté ait des effets négatifs sur le plan économique explique bien davantage la hausse du vote souverainiste, selon M. Pinard. En partie, c'est en prenant confiance en leurs capacités que les Québécois sont devenus plus nombreux à appuyer la souveraineté. Et les progrès qu'a connus le Québec depuis les années 1960 ont contribué à nourrir cette confiance.

Enfin, M. Pinard a aussi découvert que, malgré tout, les griefs restaient encore bien présents dans l'esprit d'une partie de la population. Les deux tiers des Québécois continuent de croire que la langue française est menacée. En 1995, encore 45 % des Québécois pensent que, sur le plan économique, ils subissent la domination des anglophones au Québec. Le sentiment d'infériorité linguistique n'a pas complètement disparu. Des sociologues découvriraient peut-être que ce sentiment d'infériorité explique en partie l'engouement des Québécois pour l'enseignement de l'anglais en première année du primaire.

En outre, les Québécois sont encore moins riches que la moyenne canadienne. Le filet social n'est pas étanche. La mondialisation présente autant de nouvelles menaces que de nouvelles occasions, fait renaître les identités nationales et montre bien que ce sont les pays, pas les provinces, qui mènent le monde.

La thèse des raisins (dirait-on des raisins secs) de la colère n'est guère solide. Du moins, on peut lui en opposer une autre très facilement que le professeur Guay n'a pas réfutée. Si la thèse est faible, sa conclusion l'est tout autant. On n'est guère plus avancé.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides

vennem@fides.qc.ca
 
 
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  • Andrée Ferretti - Abonnée
    27 octobre 2003 07 h 04
    Merci pour cette réfutation
    J'apprécie particulièrement que vous soulignez que l'indépendance n'est pas un rêve, mais bel et bien un projet, un objectif à réaliser dans la persévérance et avec détermination.

    Non seulement M. Pinard a raison contre M. Guay, mais il suffit de lire les textes indépendantistes publiés depuis 1995, en quantité incroyable, pour comprendre combien les raisons de faire l'indépendance sont aujourd'hui plus nombreuses que jamais, celles commandées par l'état actuel du monde ajoutées à celles exigées par notre histoire.

    Il suffit de rencontrer les militants des dizaines de mouvements indépendantistes actuellement à pied d'oeuvre pour découvrir qu'ils se composent d'une majorité de jeunes qui veulent se donner un pays souverain, convaincus que l'État-nation est encore aujourd'hui la forme d'organisation des peuples qui assure le mieux l'exercice de la démocratie, d'une part. D'autre part, parce qu'ils savent que le Canada les enferme dans la province, alors qu'ils désirent être présents sur toutes les scènes du monde, conscient que cette ouverture sur le monde assure désormais la survie de la culture québécoise et son épanouissement.

    Avec l'expression de ma profonde et vive estime.
    Andrée Ferretti.
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  • François Quesnel - Inscrit
    27 octobre 2003 09 h 10
    Oui mais...
    M. Guay a quand même raison sur certains points: Dans les années 60, si on lit Jean Vallières entre plusieurs autres, on rêvait de remplacer les patrons anglophones par une société socialiste et juste. En 95, le gouvernement péquiste au lendemain d'un oui aurait continuer sur la voie du néo-libéralisme.

    Aussi, souvenons nous que les 49,4% de 95 étaient portés par une vague de ressentiment anti-Canada qui a commencé aux lendemains de Meech. Qui ne se souvennait pas, au moment de voter, des gens de Brockville qui piétinnaient le drapeau québécois? Ou des villes ontariennes qui se déclaraient du jour au lendemain unilingue anglophone? À l'époque, la souveraineté avait été plus populaire que jamais dans les sondages, approchant la barre des 70%.

    La proposition souverainiste n'a plus d'intérêt que si l'on croit la langue vraiment menacée. Les pouvoirs de l'Assemblée nationale dans ce domaine sont tels qu'ils garantissent la sécurité de la langue pour encore longtemps.

    François Quesnel
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  • Marie-France Legault - Inscrit
    27 octobre 2003 10 h 04
    Ouvert sur le monde.
    Mme Ferretti, votre affirmation:

    "le Canada les enferme dans la province"
    en parlant des québécois, est fausse et biaisée.

    Les québécois ne sont nullement enfermés dans la province, par le Canada. Le gouvernement a ouvert des délégations du Québec à New-York, à Paris et dans plusieurs villes d'Europe. C'est monsieur Jean Lesage qui en a pris l'initiative. Les québécois sont parmi les citoyens qui voyagent le plus au monde. Les québécois sont ouverts aux nouvelles technologies (informatique) et collaborent au cinéma américain. Notre culture s'expatrie de plus en plus. Les films québécois sont visionnés à Paris, New-York. Les écrivains foissonnent et sont lus partout dans le monde: Gabrielle Roy, Claire Martin, et tous les autres. Mme Bombardier est la journaliste qui fait des entrevues régulièrement à TV 5.

    Je pourrais continuer la liste dans différents domaines. Le Canada n'a jamais empêché les Québécois de se développer hors du Québec. C'est d'ailleurs ce qui fait l'originalité de notre pays le Canada: un Québec qui s'affirme dans tous les domaines et qui n'a pas besoin de "claquer la porte" (sécession) pour se réaliser. Bien plus, le Canada contribue à cet essor par ses subventions par le moyen de l'Office National du Film. Celle-ci subventionne même les films de propagande contre le Canada. Trouvez un pays dans le monde qui est prêt à subventionner des films qui veulent le détruire!

    J'ai lu votre petite histoire et j'avoue que plusieurs faits sont estompés et biaisés dans votre interprétation.
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  • FARID KODSI - Inscrit
    27 octobre 2003 13 h 24
    Les arguments de M. Guay - En marge d'une nouvelle réalité
    Les arguments de M. Guay reposent sur une nouvelle réalité que les adeptes inconditionnels de la souveraineté ont du mal à saisir ou refusent de voir leur chère souveraineté s'évanouir, agoniser et disparaître à jamais.

    La thèse de M. Guay est bel et bien solide n'en déplaise aux souverainistes de la première heure qui s'acharnent malgré leur dernière défaite à s'accrocher à une souveraineté qui n'a plus sa raison d'être dans une société qui s'aperçoit jour après jour qu'il existe réellement une démocratie au Canada puisque les Québécois dits souverainistes ont des représentants non seulement au niveau provincial mais aussi au niveau fédéral. Y a-t-il plus grande démocratie que d'accepter un parti sur la scène fédérale qui ne prône rien de moins que la division du pays?
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  • Gilles Lafontaine - Abonné
    27 octobre 2003 14 h 54
    Merci!
    Bonjour,

    Je tiens tout simplement, vous témoigner mon appréciation pour votre article.

    Vous m'aidez à analyser les thèses de M. Guay que je refute.

    Gilles Lafontaine
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