Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Patrimoine - Québec joue de prudence avec la nouvelle loi

    26 octobre 2013 |Frédérique Doyon | Québec
    La Loi sur le patrimoine culturel permet désormais de classer des notions intangibles comme les paysages, les pratiques culturelles et les événements.
    Photo: - Archives Le Devoir La Loi sur le patrimoine culturel permet désormais de classer des notions intangibles comme les paysages, les pratiques culturelles et les événements.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Jeanne Mance, la fondation de Québec, Louis Hémon : une série de personnages et d’événements historiques sont entrés au panthéon du patrimoine en cette première année d’application de la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel. Trop peu ? Trop convenu ? Et les absents - paysages, pratiques culturelles - découlent-ils de l’approche citoyenne favorisée par la loi ou d’un manque de leadership de l’État ?

     

     

    La Loi sur le patrimoine culturel (LPC), refonte de la Loi sur les biens culturels, vient d’achever sa première année de vie. Embrassant désormais des notions intangibles comme les paysages, les pratiques culturelles, les événements et personnages historiques, elle permet de faire valoir autrement ce qui définit et donne un sens à la collectivité québécoise qu’en classant ses monuments et biens matériels. En témoigne une bonne poignée de nouvelles inscriptions au Registre du patrimoine culturel.

     

    De Samuel de Champlain à la fondation du Séminaire de Québec, ces nouveaux venus se cantonnent toutefois au champ strictement historique. « Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune désignation dans les deux autres catégories [patrimoine immatériel et paysages]. Je suis un peu déçu », confie Laurier Turgeon, de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique.

     

    Comme d’autres, il attendait une première inscription immatérielle symboliquement forte pour stimuler les milieux qui, bien souvent, « sont moins sensibles à l’idée que c’est du patrimoine ». Il appuyait notamment la démarche visant à désigner les courses de canot à glace.

     

    Québec a plutôt lancé le bal des désignations en statuant sur les 22 premiers ministres décédés du Québec. « C’est un peu facile, évident. Qui peut être contre ça ? lance Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal et président d’ICOMOS Canada, la branche nationale du Conseil international des monuments et sites. La crainte, c’est qu’on dématérialise le patrimoine, poursuit-il. Il n’y a pas juste les personnes décédées, il y a 200 ans qui comptent. Le patrimoine, c’est d’abord le réel aujourd’hui. Le défi n’est pas d’entrer des noms dans un registre, le défi c’est de les transmettre dans l’avenir. » Il appelle le gouvernement à trouver un équilibre entre les actes de « rattrapage administratif » et d’autres « plus inspirants ».

     

    La désignation de l’homme fort Louis Cyr, personnage marquant de l’histoire populaire du Québec, qui vient de faire l’objet d’un film, sort un peu plus des sentiers battus. « Sympathique », elle inspire à M. Bumbaru une mise en garde : « un statut patrimonial n’est pas un produit dérivé culturel ». Car le ministère de la Culture et des Communications (MCC), qui gère la LPC, favorise l’accord des statuts patrimoniaux à l’occasion d’anniversaires ou dans le contexte d’événements promotionnels. « La volonté promotionnelle, c’est aussi une volonté de parler de l’histoire du Québec », indique Danielle Dubé, directrice du patrimoine et des institutions muséales au MCC.

     

    Smoked meat et paysages

     

    Pourquoi un paysage comme celui de Charlevoix, un mets québécois comme le smoked meat ou une pratique comme les courses de canot à glace n’ont-ils pas été désignés ? « La grande différence entre le patrimoine immatériel et les autres, c’est qu’on a besoin de faire la démonstration que la pratique est portée par le milieu, sinon il y aurait un risque qu’on ne désigne pas exactement la bonne chose », signale Danielle Dubé. Idem pour les paysages, dont l’identification patrimoniale relève des municipalités, qui doivent au préalable engager leurs citoyens dans des processus de consultation.

     

    « Il faut laisser la chance aux coureurs, souligne Sylvain Paquette, professeur agrégé de la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal. Délimiter le territoire, en déterminer les caractéristiques spatiales et culturelles et faire la démonstration de la reconnaissance de la collectivité entre autres à travers des consultations, c’est un processus qui est assez lourd. » Il rappelle que personne ne parlait de paysage en 1996 quand la Chaire a été fondée.

     

    Pour lui, la loi soulève de grands défis, les inscriptions au Registre n’en formant que la partie visible. Tout un travail préparatoire est fait en amont. Il se réjouit que quelque 135 projets aient été soumis au MCC - qui en attendait une quarantaine - pour préparer des inventaires de paysages ou de sites archéologiques, concocter des boîtes à outils pour les identifier ou simplement pour organiser des activités pédagogiques autour de pratiques culturelles.

     

    Parmi les 28 projets acceptés et soutenus cette dernière année figure celui de Ruralys visant l’identification et l’appropriation des paysages culturels de Kamouraska. Échelonné sur deux ans, ce projet est l’aboutissement d’un travail amorcé en 2004. Après avoir développé une méthodologie de caractérisation des paysages de Kamouraska, Ruralys veut l’appliquer à toutes les MRC du Bas-Saint-Laurent. L’organisme spécialisé en patrimoine revient maintenant se pencher sur le cas kamouraskois.

     

    « On est à l’étape d’observatoire des paysages : on regarde comment ils ont évolué, explique Dominique Lalande, directrice générale de Ruralys. L’analyse qu’on va en faire, on va la présenter par de l’animation, des soirées de consultation avec les citoyens et les responsables municipaux. Les diagnostics qui en sortiront vont permettre de choisir certains paysages à valoriser ou améliorer. On a une petite idée [de ceux qui le seront], mais il faut que ce soit le milieu qui décide. »

     

    Société civile et leadership

     

    Ce travail préparatoire implique donc de nouveaux participants essentiels : les municipalités, les simples citoyens qui commencent à peine à saisir la valeur « patrimonialisable » des paysages et pratiques culturelles qui font partie de leur quotidien.

     

    « Avant, on édictait les valeurs du patrimoine bâti, l’expert jouait le rôle. Maintenant, il y a une grande place laissée aux collectivités et c’est important de reconnaître ce rôle-là », affirme Sylvain Paquette.

     

    La balle est donc dans le camp des collectivités. « Ce qui n’exclut pas qu’il y ait un leadership de l’État, souligne Dinu Bumbaru. Est-ce que le gouvernement du Québec n’est qu’un gestionnaire des initiatives locales ? » Il fait valoir qu’on laisse aux sociétés civiles, généralement peu outillées, le « devoir de leader » dans un secteur où l’État, qui lui a des moyens, « est en mode passif »…

     

    Le MCC reconnaît que son « approche audacieuse » reposant sur la « mobilisation des milieux » a ses limites. « On comprend qu’ils ont besoin d’aide, alors on va y aller de manière plus proactive », dit Mme Dubé. Le ministère est d’ailleurs en train de lancer une opération de prospection dans les régions du Québec pour stimuler l’intérêt des gens en matière de patrimoine immatériel et de paysage. Il travaille aussi avec des partenaires pour préparer des désignations dans différents secteurs (patrimoine industriel, scientifique, etc.).

     

    Vision englobante

     

    Un des gestes importants et proactifs qu’a posés le gouvernement, c’est la consultation autour du site patrimonial de Sillery. Même s’il s’agit d’un élément lié aux catégories plus traditionnelles du patrimoine, l’esprit de la LPC, qui comprend des choses intangibles autant que les biens, permet maintenant d’y porter un regard englobant et signifiant.

     

    « Pour une fois, les ministres ont des devoirs : l’adoption de plans de conservation pour les secteurs patrimoniaux », note Dinu Bumbaru. Ce qui veut dire que des orientations viendront guider, en amont, les choix futurs de développement de ces sites, plutôt que de décider de l’opportunité d’un projet à la toute fin des processus.

     

    M. Bumbaru estime qu’une telle initiative devrait être répétée pour des sites comme le Vieux-Montréal et le mont Royal. Ce dernier, jusqu’ici habité seulement par des établissements (en santé et en éducation), est en train de basculer dans une nouvelle caractérisation avec l’abandon des hôpitaux Royal-Victoria et Hôtel-Dieu.

     

    « En 2013, on voit ces sites comme des ensembles, on parle de paysage, d’aménagement, plus que des seuls bâtiments. Alors que, dans les années 1980, on voyait le patrimoine comme des objets. »

     

    Petit lexique

     

    La LPC a pour objet la connaissance, la protection, la mise en valeur et la transmission des biens patrimoniaux (immeubles, sites, documents et objets), comme la loi précédente, mais aussi des paysages culturels patrimoniaux, du patrimoine immatériel, des personnages, événements et lieux historiques.

     

    Le patrimoine immatériel est constitué de pratiques, de savoir-faire, de connaissances, d’expressions et de représentations.

     

    Un paysage culturel est façonné à la fois par des facteurs naturels et par des activités humaines.

     

    Statuts légaux : l’État peut classer des biens, désigner des paysages culturels, des personnages, des événements, des lieux historiques et des éléments du patrimoine immatériel ; les municipalités peuvent citer des sites patrimoniaux ; les municipalités et communautés autochtones peuvent désigner des personnages, événements et lieux historiques et des éléments du patrimoine immatériel.

    La Loi sur le patrimoine culturel permet désormais de classer des notions intangibles comme les paysages, les pratiques culturelles et les événements. Les courses de canot à glace pourraient un jour être classées.












    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.