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    L’histoire politique n’est pas une victime

    La discipline historique doit permettre aux individus de développer des facultés d’analyse qui leur sont propres

    25 octobre 2013 |Isabel Harvey, doctorante en histoire, Université McGill et Guillaume Bouchard Labonté, doctorant en histoire, UQAM | Québec

    Michel Sarra-Bournet, dans Le Devoir (22 octobre), défend une vision très politique de l’histoire québécoise. En tant que chercheurs dans des sphères plus sociales et culturelles, nous nous sentons plus que jamais visés par ce discours. Le fait est : comme les autres membres de la Fondation Lionel-Groulx, ainsi que de la Coalition pour l’histoire, deux organismes dont la proximité n’est plus à prouver, l’auteur tient un discours centré sur la nostalgie, une certaine victimisation et parle avec dédain de la pratique actuelle de la discipline historique.

     

    Quelques historiens politiques (mais avant tout nationalistes) se plaignent depuis plus d’un an d’être les victimes d’une sorte de dégénérescence contrôlée de l’histoire, prétendument causée par les historiens sociaux et culturels. Cela ne nous apparaît pas être le cas. Si l’histoire s’est diversifiée, qu’elle a élargi son champ à d’autres éléments que le politique, c’est essentiellement pour deux raisons. Tout d’abord, les historiens disposent de plus de sources qu’auparavant. Mais surtout, l’histoire n’est pas qu’un simple retour en arrière, une lecture « à froid » des événements importants qui ont « fait » une société. Faire de la recherche en histoire, c’est poser au passé une question qui touche à nos sensibilités contemporaines. Par exemple, l’histoire des femmes ou des minorités ethniques s’est développée en Amérique du Nord au cours des années 1960-1970 ; au même moment, la société était ébranlée par des mouvements sociaux revendiquant des droits pour ces groupes. Il en va de même aujourd’hui. L’histoire n’a pas à traiter de près ou de loin d’identité nationale pour nous toucher directement et nous aider à comprendre les enjeux actuels auxquels nous faisons face.

     

    En ce sens, si l’histoire politique n’est plus hégémonique, c’est aussi parce que nos préoccupations ne sont plus exclusivement politiques ! Mais l’écriture actuelle de l’histoire n’est pas, comme le déplore Michel Sarra-Bournet, uniquement sociale et culturelle. La discipline historique telle qu’on la pratique aujourd’hui doit prendre en compte autant le contexte politique et économique que les enjeux socioculturels pour dresser un portrait reflétant la grande complexité de nos sociétés. Par ailleurs, tous ces aspects sont solidement entrelacés et n’évoluent pas chacun en vase clos.

     

    Recherches politiques abondantes

     

    Il est exagéré de déplorer le rétrécissement de la place accordée aux études québécoises dans le milieu universitaire. En premier lieu, il faut rappeler que dans tous les départements d’histoire du Québec, les québécistes et les canadianistes sont toujours le groupe dominant de chercheurs, et de loin. S’il est important de poursuivre la recherche sur l’histoire du Québec, le milieu universitaire ne doit pas exclure la recherche historique concernant les autres aires géotemporelles, qui sont, elles, bien plus souvent menacées. La diversité des sujets et des spécialisations du corps enseignant des départements d’histoire des universités québécoises témoigne à la fois de l’expertise et de l’ouverture internationale, ainsi que du leadership des établissements québécois en matière de recherche historique. Les universités québécoises attirent des étudiants très qualifiés provenant de partout, et leurs recherches sont publiées dans des revues scientifiques prestigieuses. Il est évident qu’une offre universitaire se limitant à l’histoire nationale du Québec n’obtiendrait jamais le même rayonnement.

     

    On affirme qu’« il fut un temps » où les intellectuels participaient au débat public. Mais les intellectuels y participent probablement plus que jamais. Ils publient dans des revues à libre accès en ligne, sur des blogues, les réseaux sociaux, et écrivent d’innombrables ouvrages. Il n’y a sans doute pas eu de déclin de la prise de parole : l’âge d’or des historiens québécois dont parle M. Sarra-Bournet est une fiction. La discipline historique actuelle n’a rien de décadent. Elle est au contraire en plein essor et évolue rapidement. L’histoire politique est elle aussi bien vivante, et ses adeptes sont loin d’être opprimés dans les universités.

     

    M. Sarra-Bournet accuse les historiens de ne publier que dans des revues scientifiques et de ne fréquenter que des séminaires. Ils seraient enfermés dans une « tour d’ivoire ». Mais dans toutes les disciplines d’intérêt scientifique, il existe un secteur de recherche pure. Cette recherche est fastidieuse et infiniment détaillée, mais essentielle au développement du savoir. La vulgarisation et l’enseignement, c’est une tout autre affaire, comme la participation à un débat public. Mais existe-t-il réellement de toute façon une tribune dans les médias québécois où les historiens - et les intellectuels des autres disciplines - peuvent s’exprimer librement et faire part de leurs découvertes ? Quel espace leur est-il réservé ? S’il y en a un, il est bien mince, et il laisse peu de place à la diversité.

     

    Il n’est pas abusif de croire que l’histoire nationale telle qu’imaginée par M. Sarra-Bournet, comme pour les autres membres militant au sein de la Fondation Lionel-Groulx, serve avant tout un projet politique. Or, selon nous, l’histoire doit plutôt permettre aux individus de développer des facultés d’analyse qui leur sont propres et qui leur permettront de mieux comprendre les problèmes sociaux contemporains.













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