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    Des Idées en revues - L’électrification des transports, fausse bonne idée à court-circuiter

    Une telle mesure coûte cher et ne permettrait pas au Québec de réduire ses émissions de GES

    15 octobre 2013 |Pierre-Olivier Pineau - Professeur titulaire à HEC Montréal | Québec
    Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait du quatrième numéro de la revue Nouveau Projet.

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    électrification des transports apparaît intuitivement comme la voie de l’avenir. Elle permettrait au Québec de réduire ses importations de pétrole, tout en utilisant ses surplus d’électricité. Lorsqu’on y regarde de plus près, cependant, elle coûte cher, n’aide en rien à l’atteinte des objectifs de réduction des GES, et contribuera à la détérioration de la santé de la population comme à l’augmentation des inégalités. Il est temps de court-circuiter cette fausse bonne idée avant qu’il ne soit trop tard.

     

    Au Québec, en 2010, 43 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) provenaient du secteur du transport. Cette année-là, la province a importé pour 11 milliards de dollars de pétrole. En moyenne, chaque ménage québécois a ainsi dépensé 1883 $ en carburant pour ses véhicules, alors que la facture d’électricité (toute québécoise !) ne s’élevait qu’à 1324 $. Dans ce contexte, l’électrification des transports semble être une évidence. Garder plus d’argent au Québec, tout en réduisant les émissions de GES ? Certainement!

     

    Le gouvernement Charest a proposé en 2011 que le «Québec roule à la puissance verte!» (Plan d’action 2011-2020 sur les véhicules électriques), un élan que le gouvernement Marois entend maintenir. On vise 300 000 véhicules électriques d’ici 2020, et l’on dépensera du même coup 50 millions en rabais offerts à ceux qui en achèteront, 95 millions pour le développement de la filière industrielle du transport électrique et quelques millions de plus pour des études de faisabilité et l’électrification du transport collectif.

     

    De bien belles intentions, mais quelqu’un a-t-il tenu compte de ce qui se passe sur les routes ? En 2010, les 7,9 millions de Québécois possédaient 4,4 millions de voitures et de camions légers pour le transport de voyageurs, émettant 20 % des GES du Québec. Même si on arrivait à intégrer 300 000 véhicules électriques d’ici 2020, il n’y aurait globalement aucune réduction des émissions de GES dans le secteur du transport, puisque le parc automobile continuerait de croître : on vend chaque année plus de 350 000 voitures et camions légers supplémentaires au Québec. Les émissions de GES doivent pourtant diminuer d’au moins 20 % d’ici 2020, selon les objectifs du gouvernement.

     

    Un véhicule électrique coûte de 10 000 à 20 000$ de plus qu’un véhicule à essence. Les 300 000 véhicules électriques représenteront donc des dépenses de 3 à 6 milliards supplémentaires, pour les 3,29 tonnes de GES que chacun d’entre eux permettra d’éviter annuellement. Sur dix ans d’utilisation, ces émissions évitées coûteront ainsi plus de 300 $ la tonne de GES. Certes, 4,2 milliards de litres d’essence n’auront pas été achetés, et donc environ 4,2 milliards en importation de pétrole auront été épargnés. Toutefois, le montant supplémentaire investi (3 à 6 milliards) l’aura été auprès de Nissan, de Ford et d’autres constructeurs de voitures électriques étrangers. Bref, on n’aura pas retenu d’argent ici.

     

    Électrifier le transport en commun, responsable de 0,8 % des émissions québécoises, pourrait être une bonne idée, si cela permettait d’améliorer la fréquence, la rapidité, la ponctualité et le confort du service. Malheureusement, ces éléments clés de l’attrait du transport en commun pour les usagers ne sont pas liés à l’électrification des autobus et des trains. Dans un contexte budgétaire difficile, ne devrait-on pas améliorer l’offre plutôt que de l’électrifier ?

     

    Les dépenses personnelles en transport dépassaient les 37 milliards en 2010 au Québec. Une inquiétude continuelle se fait cependant entendre au sujet du budget de la santé, qui tourne autour de 30 milliards. La voiture électrique, plutôt que d’aider à modifier notre rapport à l’auto, continue de nous ancrer dans le paradigme « automobile » qui définit notre société. Or, une telle organisation sociale contribue à réduire notre activité physique en limitant nos déplacements actifs, et n’est pas sans impact sur l’épidémie d’obésité, les maladies cardiovasculaires et les accidents de la route. Dans cette perspective, il serait plus productif de chercher à réduire l’usage de l’auto solo que de simplement changer le carburant.

     

    Enfin, la mobilité individuelle basée sur l’automobile réduit l’accès aux services (magasins, institutions scolaires, établissements de santé, etc.) de ceux qui n’ont pas de véhicule, soit les plus pauvres de la société. Une plus grande équité passerait par une meilleure accessibilité, requérant un urbanisme renouvelé bien plus que des bornes électriques.

     

    L’électrification des transports coûte cher, n’aide en rien à l’atteinte des objectifs de réduction des GES pour 2020, et contribuera autant à la détérioration de la santé de la population et à l’inégalité des chances. Il est temps de court-circuiter ce projet et de se donner vraiment les moyens de réduire la consommation de pétrole, tout en augmentant la mobilité de tous. Le covoiturage, le transport actif et l’amélioration des transports en commun sont les clés de la réussite à court terme. Il sera toujours temps plus tard d’électrifier les véhicules, quand ce projet sera bien branché sur la réalité du transport au Québec.

     

     

    Pierre-Olivier Pineau - Professeur titulaire à HEC Montréal













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