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    Réplique - Et puis après, M. Taylor ?

    1 octobre 2013 15h46 |Charles-Philippe Courtois - Historien | Québec









    Consultez tous nos textes sur la Charte des valeurs québécoises
    Dans votre texte du 28 septembre 2013 (Charte des valeurs québécoises - Une neutralité trompeuse), vous faites une nouvelle sortie contre la Charte des valeurs québécoises, sur un ton plus posé que votre incartade sur son prétendu caractère « poutinesque ». Cette fois, c’est une prétendue « contradiction troublante » de la neutralité en matière religieuse définie par cette charte qui vous amène à voir de la discrimination.

    À suivre votre raisonnement, l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires serait injuste puisqu’elle traiterait différemment les individus dont les croyances les attachent à ces symboles, exigeant « une visibilité incontournable », par rapport aux croyants modérés, à ceux dont les croyances comportent peu ou pas de tels signes et aux athées et agnostiques. Et puis après, M. Taylor ?

    Le même raisonnement consisterait bien à affirmer que les fonctionnaires qui doivent s’imposer un droit de réserve, en matière politique, disposition déjà bien établie, ne sont pas tous traités également et, partant, crier à l’injustice. Car n’est-il pas vrai que certains d’entre eux sont beaucoup plus politisés que les autres et qu’il leur en coûte plus que leurs collègues de limiter leur liberté d’expression ? Il est difficile de croire que vous allez convaincre vos concitoyens du bien-fondé de votre critique à partir d’une remise en question aussi faible.

    Rapport entre deux droits

    Ce qui est réellement « troublant » et affligeant, M. Taylor, c’est de constater à quel point vous insistez pour analyser cette question depuis une lunette microscopique, très subjective, alors qu’un tel problème de société exige une perspective d’ensemble.

    Le projet de loi sur la Charte des valeurs aborde la question du rapport entre deux droits, le droit à l’égalité homme femme et le droit à la liberté de conscience, en proposant une mesure pour baliser les accommodements raisonnables par la modification de la Charte québécoise des droits et libertés.

    Vrai, le rapport de la commission que vous avez coprésidée avec Gérard Bouchard, prétendait que la crise des accommodements raisonnables était une créature artificielle des médias. Or la commission québécoise des droits de la personne, dont l’une des principales activités au cours des dernières années a consisté à conseiller organismes et entreprises en matière d’accommodements raisonnables (il suffit de consulter son site), avait bien recommandé des accommodements sexistes. Citons par exemple les demandes faites auprès de la SAAQ ou de certains corps policiers de refus d’être examiné ou abordé par une femme, faite par des groupes ou individus au nom du respect de croyances intégristes.

    Les autres propositions de la charte consistent à ;
    • Énoncer un devoir de réserve des fonctionnaires en matière politique et religieuse ;
    • encadrer le port des signes religieux ostentatoires en conséquence ;
    • rendre obligatoire le visage découvert pour donner ou recevoir un service de l’État;
    • établir une politique de mise en œuvre de ces nouvelles dispositions en matière de neutralité religieuse de l’État.

    Neutralité acceptée ailleurs

    Contrairement à ce qu’affirme votre ex-collègue Gérard Bouchard, qui prétend que la proposition en matière de signes religieux ostentatoires contreviendrait au droit international, ces cinq propositions ne détonnent pas par rapport aux principes de neutralité religieuse acceptés dans de nombreuses démocraties occidentales, comme la France, la Belgique, des États fédérés allemands ou suisses, sans oublier la Commission européenne des droits de l’homme, qu’il serait malaisé d’accuser de « poutinisme » ou de racisme.

    Notons que c’est la charte canadienne des droits et libertés qui détonne avec son article 27 sur la politique canadienne de multiculturalisme qui doit servir à interpréter les droits–tout comme ce qui est un droit fondamental aux États-Unis, le port d’armes, ne se retrouve pas fréquemment dans les autres chartes des droits des démocraties modernes. Bref, ces questions sont discutables.

    Le droit d’exprimer sa croyance religieuse, même radicale, n’est pas le seul droit ni le seul facteur à prendre en compte en la matière, loin s’en faut. D’abord il faut bien prendre en compte d’autres droits, notamment celui à l’égalité des femmes, et d’autres exigences, comme celle de l’apparence de neutralité de l’État pour le citoyen. En quoi le droit à la liberté d’expression serait-il moins fondamental ? Si on accepte de le restreindre dans ce cadre, n’est-il pas injuste de tolérer en revanche l’affichage ostentatoire de croyances intégristes comme vous le proposez ? Ajoutons que certains signes ostentatoires, comme le voile islamique, sont en tant que tels des messages d’inégalité homme femme.

    Quelle évolution?

    Il serait ensuite naïf de réduire toute question religieuse à une question de conscience sans tenir compte des pressions que peuvent exercer des membres radicalisés de certains clergés et des adeptes acquis à leurs idées sur des personnes mineures ou majeures qu’il sont en position de pressurer, comme les enfants. C’est vrai entre autres du voile islamique dont la progression fulgurante au cours des dernières décennies dans plusieurs pays musulmans jadis davantage libéraux en cette matière, de l’Algérie à l’Iran, est indéniable.

    Enfin, et peut-être surtout, il faut, pour bien juger de ces questions, se demander à quoi nous voulons que notre société ressemble dans 10, 20 ou 40 ans. Quelle évolution voulons-nous encourager ? Celle de la laïcisation et de l’intégration à la culture majoritaire, à sa langue et à ses valeurs qui s’affirment depuis la Révolution tranquille ? Ou celle, qu’encourage la politique du multiculturalisme, qui laisse l’intégrisme religieux occuper de plus en plus de terrain–que ce soit au sein des nouvelles populations immigrantes ou anciennement établies. Toutefois, laisser le champ libre à l’intégrisme ne pourrait que nuire à l’intégration à la culture québécoise.

    Loin d’être exclusif au Québec ou au Canada, on constate les ravages de cette progression dans plusieurs pays. En Europe, ceux notamment qui ont appliqué une politique de multiculturalisme, comme les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne, face à l’islamisme. Chez nos voisins du sud, face aux exigences du fanatisme de plusieurs confessions évangélistes, par exemple en forçant la remise en question de la théorie de l’évolution et la promotion du créationnisme dans les programmes scolaires. Ces constats interdisent la candeur devant ces pressions de l’obscurantisme religieux le plus sinistre.

    Comme le dit si bien l’ex-présidente de la FFQ Viviane Barbot : « Que fait-on ? On continue comme ça et nos enfants vont être élevés par des femmes voilées, et ça n’a aucune conséquence, ça ne veut rien dire ? »

    Est-ce bien là l’évolution que nous souhaitons pour notre société ? La charte des valeurs proposée offre une occasion d’échapper à ces embûches, qu’il ne faudrait pas rater.












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