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    Charte des valeurs québécoises - Le silence de Fatima

    L’éclairage de la seule députée musulmane à Québec serait précieux

    28 septembre 2013 |Robert Dutrisac | Québec
    Mme Houda-Pepin disait, en 2012, ne pas épouser la position du Parti libéral sur la neutralité de l’État.
    Photo: Archives Le Devoir Mme Houda-Pepin disait, en 2012, ne pas épouser la position du Parti libéral sur la neutralité de l’État.









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    Depuis le dévoilement du projet de Charte des valeurs, la seule députée musulmane de l’Assemblée nationale, la libérale Fatima Houda-Pepin, refuse de se prononcer sur un enjeu qui pourtant l’intéresse au plus haut point. Ce silence s’explique par le fait qu’elle n’est pas au diapason de son parti, qui n’irait pas assez loin pour assurer la neutralité de l’État. Or entendre son point de vue serait fort pertinent dans le débat actuel.

     

    Jusqu’à maintenant, Fatima Houda-Pepin a refusé toutes les demandes d’entrevue qui ont afflué des médias. La députée de La Pinière n’a fait aucun commentaire. Mutisme complet.

     

    Mercredi dernier, la porte-parole libérale en matière de condition féminine, Maryse Gaudreault, a tenu un point de presse pour demander au gouvernement Marois de surseoir aux quatre nominations faites au Conseil du statut de la femme (CSF), nominations que dénonçait la présidente Julie Miville-Dechêne, qui voulait revoir la position de l’organisme sur la laïcité. La députée était entourée de dix élues libérales et de deux collègues masculins. Fatima Houda-Pepin n’y était pas.

     

    Interrogée sur cette absence, Maryse Gaudreault s’est sentie obligée de mentir, prétextant que la députée était en commission parlementaire ou à un caucus alors que ne se déroulait ni commission parlementaire ni caucus. Au Parti libéral, on explique que Mme Houda-Pepin ne veut pas se lancer dans une ronde d’entrevues, une explication cousue de fil blanc quand on connaît cette élue qui n’a pas la langue dans sa poche et qui peut se montrer éloquente. Si c’était pour défendre la position du parti sur la laïcité, où serait le problème ?

     

    Jeudi, à l’Assemblée nationale, les péquistes ont commencé à asticoter les libéraux. « Qu’en pense la députée de La Pinière ? C’est drôle, parce que ses opinions, jusqu’ici, étaient entendues haut et fort », a lancé la ministre responsable de la Condition féminine, Agnès Maltais.

     

    Dans une entrevue accordée à l’émission Les francs-tireurs en février 2012, Fatima Houda-Pepin avouait qu’elle n’épousait pas la position de son parti sur la neutralité religieuse de l’État mais que ce n’était pas une raison suffisante pour le quitter. « Il arrive parfois qu’on ne soit pas sur la même longueur d’onde, par exemple sur la question de la neutralité du rôle de l’État. Moi, ma réflexion ayant déjà été faite en dehors de la politique, c’est une conviction profonde. »

     

    « Dans mon gouvernement, le gouvernement du Québec, on n’est pas rendu là, constatait-elle. Il faut cheminer aussi avec les gens, il faut faire de la sensibilisation. »

     

    Or la position du PLQ sur la neutralité de l’État n’a pas changé d’un iota depuis 2012. C’est celle que défend aujourd’hui le chef libéral Philippe Couillard : affirmation de la neutralité de l’État, accent mis sur l’égalité des hommes et des femmes, encadrement des accommodements raisonnables et obligation de recevoir les services publics à visage découvert. Il n’est pas question d’interdire à quiconque de porter des signes religieux.

     

    « J’ai un cheminement particulier et ce cheminement-là n’est pas fait par tout le monde », ajoutait-elle. D’origine marocaine, Fatima Houda-Pepin, élue en 1994, est issue d’une « famille très religieuse et pratiquante », précisait-elle. Elle-même a fréquenté l’école coranique. Mais la religion, c’était pour elle « la joie, le partage, la musique » avec des amies juives et chrétiennes aussi. « J’ai connu le fondamentalisme en arrivant au Canada », a-t-elle signalé.

     

    « Quel choc, à mon arrivée au Canada, il y a 35 ans, confiait-elle à La Presse en 2007. J’y ai découvert des cercles d’endoctrinement où les femmes sont voilées entre elles, à l’intérieur de leurs propres maisons. » Elle disait avoir reçu un deuxième choc : l’indifférence des pouvoirs publics.

     

    À peine élue députée, Fatima Houda-Pepin a dénoncé une école musulmane qui obligeait des enseignantes non musulmanes à porter le voile. En 2005, c’est elle qui a fait adopter à l’Assemblée nationale une motion, à l’intention des autres provinces, pour interdire la charia et les tribunaux islamiques.

     

    « Ce qui dérange, ce n’est pas le voile en tant que tenue vestimentaire, mais plutôt ce qui a rapport avec l’intégrisme, parce que [le voile] est devenu un symbole politique pour l’intégrisme, affirmait-elle à l’époque. Il est davantage inquiétant par ce qu’il cache que par ce qu’il révèle, parce qu’en arrière du voile, il y a tout un comportement imposé aux petites filles, aux femmes. » Fatima Houda-Pepin appuyait le premier avis du Conseil du statut de la femme sur la laïcité, a-t-on appris. Cet avis de 2007, confirmé par un autre en 2011, préconisait l’interdiction, pour les employés de l’État, de porter des signes religieux.

     

    Plus récemment en 2011, dans la foulée du printemps arabe, Fatima Houda-Pepin avait affirmé craindre le retour des islamistes en Tunisie et en Égypte. En Tunisie, il faut « mettre en place un régime démocratique qui sauvegardera les acquis de la laïcité de l’État, notamment en matière de droit des femmes », jugeait-elle. Depuis 1981, l’État tunisien interdit à ses employés de porter des signes religieux, notamment le hidjab.

     

    Fatima Houda-Pepin a dénoncé les imams qui prennent la parole au nom de la communauté alors que l’islam est une religion sans intermédiaire, sans clergé, où chaque musulman cultive un rapport direct avec Dieu.

     

    « L’enjeu de notre siècle, ça va être de savoir se tenir debout face à la montée des extrémistes religieux », déclarait-elle l’an dernier, qu’ils soient islamistes ou évangélistes. « Le combat contre les intégristes de toutes les religions, c’est un combat périlleux. Il faut être prêt à le mener, ce combat-là, et la première condition, c’est la connaissance. »

     

    En muselant Fatima Houda-Pepin en raison de la ligne de parti, le PLQ empêche l’expression d’une voix qui apporterait au débat sur la Charte des valeurs une connaissance approfondie des enjeux reliés à la neutralité religieuse de l’État. Décidément, la réalité partisane a des côtés bien détestables.













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