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    Une Charte garante d’un long avenir dans la diversité

    Ce projet ne doit pas être accueilli comme s’il n’avait pour but que de régler quelques problèmes ponctuels d’aujourd’hui

    16 septembre 2013 |Guy Rocher - Sociologue | Québec
    De confessionnel, le système public d’éducation est devenu laïque. Cette mutation a été réalisée entre autres grâce à des religieuses et des religieux qui, pour respecter la diversité des élèves et des parents, se départaient de leurs costumes religieux et de tous signes religieux ostentatoires.
    Photo: Source collection BAnQ Georges A. Driscoll De confessionnel, le système public d’éducation est devenu laïque. Cette mutation a été réalisée entre autres grâce à des religieuses et des religieux qui, pour respecter la diversité des élèves et des parents, se départaient de leurs costumes religieux et de tous signes religieux ostentatoires.










    Consultez tous nos textes sur la Charte des valeurs québécoises

    Le projet d’une Charte des valeurs québécoises ne peut pas être compris et évalué que dans et pour le moment présent, il faut le comprendre dans une large perspective, à la fois historique et prospective. Une telle Charte n’est pas faite que pour l’an 2013, elle doit être pensée en vue d’un long avenir, l’avenir le plus prévisible qu’on peut imaginer. Par ailleurs, cette Charte s’inscrit aussi dans notre passé, dans l’évolution politique, culturelle, démographique des cinquante dernières années de cette nation particulière qu’est le Québec.

     

    Révolution tranquille et déconfessionnalisation

     

    En effet, l’histoire de cette Charte débute avec la Révolution tranquille et on peut aussi dire même avant. L’ensemble de la société québécoise, toutes origines confondues, toutes générations confondues, poursuit son évolution dans la suite de cette Révolution tranquille. Celle-ci se continue dans toutes les dimensions, toutes les sphères de la vie collective québécoise et de nos vies individuelles. Et cela, que l’on soit né dans le Québec d’après cette Révolution tranquille ou que l’on y soit venu d’ailleurs. Pour tous les Québécois, de toutes origines, le Québec est aujourd’hui ce qu’il est parce que la Révolution tranquille a eu lieu et, en réalité, se continue.

     

    Un des événements majeurs, une composante essentielle de cette Révolution tranquille, fut assurément la déconfessionnalisation des institutions publiques. Et notamment du système d’éducation. La laïcisation de l’éducation a marqué le Québec plus que toute autre.

     

    Faut-il aujourd’hui le rappeler ? Avant 1960, le système d’éducation québécois était confessionnel de l’école primaire à l’université, divisé en deux secteurs qui s’ignoraient mutuellement, le catholique et le protestant. Et cet état des choses paraissait immuable. Pourtant, en moins de quatre décennies, tout a changé. D’entièrement confessionnel, le système public d’éducation est devenu laïque.

     

    Que s’est-il donc passé ? Comment et pourquoi cette mutation a-t-elle eu lieu ?

     

    La diversité reconnue

     

    Un facteur de premier ordre fut la prise de conscience, au cours des années 1960 et 1970, de la diversité des convictions en matière de religion dans la population québécoise. Et cela non seulement à cause de l’immigration. Car, surtout, on se rendait compte que les Canadiens français ne formaient plus une communauté catholique homogène comme on l’avait cru longtemps (en dépit du fait qu’elle compta toujours des athées, des agnostiques, des anticléricaux). Cette réalité plurielle a éclaté lorsque, en 1960, se créa le Mouvement laïque de langue française (MLF), qui réclama le respect des convictions des non-croyants tout autant que des croyants dans toutes les institutions publiques. En particulier, le MLF demandait qu’on crée un réseau d’écoles publiques non confessionnelles, donc laïques, de langue française, pour accueillir les enfants de parents qui ne voulaient pas inscrire leurs enfants dans des écoles religieuses.

     

    Se produisit alors un phénomène historique extraordinaire : ce réseau parallèle d’écoles neutres, réclamé par des parents, recommandé par la commission Parent, accepté par le clergé et l’opinion publique, ne fut jamais créé ! Non pas parce qu’on s’y opposa, non pas non plus parce que les autorités ont refusé de l’établir. C’est que, à peine évoqué, il n’était déjà plus nécessaire.

     

    Tout en demeurant juridiquement et officiellement catholiques, tout en étant gérées par des commissions scolaires catholiques, les écoles primaires et les nouvelles polyvalentes secondaires des années 1970 devenaient, dans les faits, des écoles communes, c’est-à-dire accueillant les enfants de toutes adhésions religieuses ou non croyants. La religion n’y occupait plus la place prépondérante qu’elle y avait tenue, de telle sorte que des enfants de familles non catholiques y étaient à l’aise.

     

    Il est ici très important de souligner que cette laïcisation apparut alors comme une exigence de l’accessibilité de tous et toutes à l’éducation. Cette accessibilité générale, elle est au coeur de la réforme en cours, elle en était l’objectif primordial. Ainsi, laïcité et accessibilité ont été étroitement liées, la première s’imposant comme une condition de la seconde, dans une société acceptant la diversité.

     

    Cette mutation de l’école québécoise a été réalisée par des hommes et des femmes qui y ont cru et qui l’ont réalisée. Ces hommes et ces femmes étaient, en nombre croissant, des laïcs (ce terme voulant dire ici n’appartenant ni au sacerdoce ni à aucune congrégation religieuse), mais aussi des prêtres, des religieuses et des religieux qui, pour respecter la diversité des élèves et des parents, pour favoriser en même temps l’accessibilité, se départaient de leurs costumes religieux et de tous signes religieux ostentatoires.

     

    Leurs motifs étaient clairs, souvent explicités : l’école pour tous exigeait le respect de tous.

     

    La diversité croissante

     

    Depuis les années 1970, la diversité des convictions religieuses n’a fait que s’amplifier à un rythme galopant dans la société québécoise. Ce qui me frappe aujourd’hui, devant les réactions opposées au projet de Charte des valeurs québécoises, c’est le changement d’attitude à l’endroit de cette diversité de la part des opposants au projet.

     

    Aujourd’hui, c’est la diversité des convictions religieuses du personnel d’une institution publique neutre qu’il faudrait respecter, d’après ceux qui s’opposent au projet de Charte des valeurs québécoises. Ainsi, dans le monde de l’éducation, le respect des convictions de l’enseignant a maintenant priorité sur le respect des convictions des élèves et des parents. Étrange conception de la neutralité des institutions publiques ! Il s’agit là d’une inversion de la priorité du respect des convictions qui me paraît bien dans le vent de l’individualisme moderne, un individualisme répandu et encouragé par les tribunaux canadiens.

     

    C’est là une importante mutation, dont il faut bien prendre la mesure.

     

    Une vision d’avenir

     

    Or, pour en prendre la mesure, il faut adopter une perspective prospective. Cette Charte ne doit pas être accueillie comme si elle n’avait pour but que de régler quelques problèmes ponctuels d’aujourd’hui. Il est bien évident qu’en ce moment, c’est la religion de l’islam qui, pour diverses raisons, et de bonnes raisons, occupe l’actualité. Mais cette Charte, c’est pour un long avenir que nous la mettons en place. Or, on le sait, la religion est une réalité humaine et sociale très importante, qui a un immense passé et sans doute un grand avenir. Et c’est une réalité évolutive qui connaît des hauts et des bas, des avancées et des reculs. En particulier, les rapports entre les diverses religions et les pouvoirs publics sont loin d’être simples et clairs.

     

    C’est donc dans une optique d’avenir qu’il faut mesurer les conséquences de tous les accommodements entre un ou des groupes religieux et les institutions publiques. Pour ma part, je crois toujours que le respect des convictions de toutes les clientèles qui s’adressent à toutes les institutions publiques doit inspirer notre législation. C’est, à mon avis, précisément ce qui inspire la Charte des valeurs québécoises. Cette conception de la neutralité des institutions publiques a permis au Québec de vivre sans trop de secousses la mutation de la Révolution tranquille, de la déconfessionnalisation et de leurs suites. Elle m’apparaît être celle qui est la plus prometteuse pour l’avenir.

     

    À la différence du projet multiculturel canadien qui a opté pour la segmentation sociale et culturelle, le Québec, compte tenu de ce qu’il est en Amérique du Nord, a besoin d’un plan collectif plus intégrant. Une authentique neutralité des institutions publiques en fait partie.

     

    Toute projection que l’on peut faire sur l’évolution à venir de la société québécoise va dans le sens d’une diversification croissante à la fois culturelle, politique et démographique. Outre le fait que la communauté dite chrétienne se diversifie elle-même, l’immigration des années à venir contribuera sans doute à une diversification croissante. Le Québec est appelé à être encore longtemps une terre d’accueil.

     

    À ce moment de notre histoire, le projet de Charte des valeurs québécoises me paraît arriver à point nommé pour clarifier ce que l’on entendra dans l’avenir pour tous et pour toutes, ici au Québec, par la séparation de l’État et des religions.


    Guy Rocher - Sociologue

     

     
     
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