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    Charte des valeurs québécoises - Le jeu dangereux du Parti québécois

    La rupture avec la culture politique québécoise issue de la Révolution tranquille que proposent les tenants d’une telle Charte serait malheureuse

    23 août 2013 |Jocelyn Maclure - Professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal, 2010). | Québec
    La future Charte ne remettrait pas en question la place du crucifix à l’Assemblée nationale. Une incohérence de plus, dit l’auteur.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Clement Allard La future Charte ne remettrait pas en question la place du crucifix à l’Assemblée nationale. Une incohérence de plus, dit l’auteur.

    Établissons d’abord une chose : la question de la place de la religion dans l’espace public, des exigences de la laïcité et des demandes d’accommodement n’est pas une question frivole. Des pays aux cultures politiques aussi différentes que le Royaume-Uni, la France et la Suède se débattent aussi avec ces enjeux. C’est loin d’être la seule, mais la question de savoir comment bien vivre ensemble alors que les citoyens épousent des systèmes de croyances, de valeurs et de pratiques contrastés est l’une des questions philosophico-politiques fondamentales de notre époque.

     

    Il est probable que le Parti québécois se serve de la question identitaire pour polariser l’opinion publique et se démarquer des autres partis. C’est de la « politique de la division » (wedge politics). Je suis de ceux, toutefois, qui considèrent que les ressorts de ce débat ne se trouvent pas uniquement dans les stratégies partisanes, ni d’ailleurs dans la xénophobie. Des désaccords légitimes sur le plan des principes et des visions de la communauté s’affrontent.

     

    Il est bien révolu le temps où le Parti québécois était dominé par des intellectuels et des élus qui tentaient de montrer comment le nationalisme indépendantiste était compatible avec une reconnaissance de la diversité culturelle et religieuse. On y trouve maintenant des partisans d’une laïcité plus prompte à restreindre la liberté de religion et l’égalité dans l’accès aux emplois et aux services au nom d’une conception (à mon avis erronée) de la neutralité de l’État. On y trouve aussi des nationalistes qui considèrent que la « majorité historique », trop longtemps apathique, doit maintenant s’affirmer et imposer sa volonté aux minorités. L’amalgame de ces positions mène à un autoritarisme étatique plus grand et à une catho-laïcité : les symboles et pratiques catholiques appartiennent au patrimoine historique, les symboles et pratiques minoritaires doivent être relégués, pour l’essentiel, à la sphère privée. C’est une coalition un peu incongrue, mais dotée d’un pouvoir persuasif réel.

     

    La Charte des valeurs sur laquelle planche le ministre Bernard Drainville pourrait ainsi inclure une série de nouvelles restrictions : interdiction mur à mur des signes religieux dans les organismes publics et parapublics, interdiction de la burqa et du niqab sur la voie publique, refus a priori de certaines demandes d’accommodement. Les nombreux employés qui arborent des signes religieux visibles dans les CPE, les écoles, les hôpitaux et les autres organismes publics devraient choisir entre le respect de leur conscience et l’occupation d’un emploi valorisant. Elle inclurait aussi, il faut bien le dire, de nouveaux accommodements : les écoles privées, pourtant financées à 60 % par l’État, seraient exemptées. Les garderies en milieu familial qui offrent des places à 7 $ (financées par l’État) aussi. Les hôpitaux fondés par des communautés religieuses pourraient déroger à la Charte. Et pas question de toucher au crucifix à l’Assemblée nationale. On ne va pas non plus embêter le maire Jean Tremblay avec la question de la prière au Conseil municipal de Saguenay. Comme avec l’ancien projet de Charte de la laïcité, les incohérences abondent. Les wedge politics ne font pas dans la dentelle argumentative.

     

    Je ne peux reprendre ici les arguments pour une laïcité plus libérale et pluraliste. Je vais me contenter de souligner que la rupture avec la culture politique québécoise issue de la Révolution tranquille que proposent les tenants d’une Charte des valeurs serait malheureuse. Une des forces du Québec des dernières décennies est l’équilibre, difficile mais réel, qu’il a réussi à atteindre entre la reconnaissance des aspirations légitimes de la majorité démocratique et le respect des droits des minorités. Il est faux d’affirmer que la « majorité historique », prétendument manipulée par l’« élite multiculturaliste » - une majorité donc perçue comme étant faiblarde et crédule - s’est écrasée en s’ouvrant à la diversité de la société québécoise. Elle a continué à affirmer ses préoccupations identitaires en proposant, par exemple, une politique de sélection des nouveaux arrivants fondée sur ses valeurs et intérêts et en maintenant une politique linguistique qui fait du français la langue publique commune.

     

    Il est également faux d’affirmer que les chartes québécoise et canadienne des droits neutralisent toute poursuite du bien commun. Des politiques qui visent l’intérêt général peuvent, en vertu de dispositions explicites des chartes en question, justifier des restrictions raisonnables aux droits fondamentaux. C’est ainsi que l’on a refusé au collège Loyola d’enseigner sa propre version (confessionnelle) du programme Éthique et culture religieuse et qu’une étudiante portant le niqab dans un cours de francisation a été exclue en raison des contraintes excessives engendrées par son comportement.

     

    La « majorité », au Québec, n’est ni homogène ni silencieuse. Les majorités démocratiques sont fluides, complexes ; elles se recomposent constamment en fonction des enjeux et du contexte. Les citoyens continuent de débattre, et les partis continuent d’essayer de trouver des compromis, car ils sont divisés sur ces questions. La nouvelle charte, malheureusement, en plus d’être incohérente, nous ferait reculer sur le plan de la protection des droits sans servir de véritables finalités communes. Le PQ, en voulant consolider sa nouvelle base, joue un jeu dangereux.













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