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    Libre opinion - L’Ô Canada ne mérite pas son sort

    21 juin 2013 |Mireille Barrière - Historienne, Montréal | Québec
    En cette veille de la Saint-Jean, parlons d’hymne national. Dans le discours qu’il prononçait lors du dévoilement du monument de Calixa Lavallée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, le 3 novembre 1991, Jean Dorion, alors président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ne manqua pas de souligner que l’hymne de Lavallée « nous [avait] été subtilisé » par Ottawa, tout comme la feuille d’érable qui était l’emblème de la SSJB lors de sa fondation en 1834. Un ancien premier ministre du Québec a renchéri : « Ils [ceux du ROC] nous l’ont volé ! » Et le propos est repris à la cantonade, même par mon livreur de circulaires.

    S’identifiant d’abord comme Canadien, puis comme Canadien français, le francophone du Québec s’est redéfini comme Québécois depuis la Révolution tranquille, rejetant ainsi l’espace Canada et l’identité canadienne. À partir de ce moment, l’Ô Canada a été exclu et hué, son compositeur taxé de fédéralisme. D’autres affirmaient sans sourciller qu’il avait été écrit d’abord en anglais. C’est pourquoi l’usage des verbes « subtiliser » et « voler » me fait un peu sourciller. Il me semble plutôt qu’il a été tout simplement abandonné aux autres, un peu comme un bien démodé qu’on dépose en bordure de la chaussée un jour de cueillette des ordures.


    Comment expliquer cette repentance à retardement, ce transfert de culpabilité sur les autres ? Mais d’où vient donc l’intérêt subit des milieux nationalistes pour l’hymne que ses auteurs, Adolphe-Basile Routhier et Calixa Lavallée, qualifiaient tout simplement de «chant national» ? J’identifie deux causes : la relecture du texte et l’occultation par Ottawa de ses origines véritables. Premièrement, la seconde strophe du poème a fait tomber les écailles de bien des yeux, car elle glorifie « UNE race fière », et non pas deux peuples fondateurs. Deuxièmement, tous les nouveaux citoyens canadiens reçoivent, au moment de leur assermentation, le texte et une courte note historique de l’hymne qui explique qu’il fut chanté pour la première fois à Québec en 1880 - ce qui est vrai -, mais « lors d’une visite officielle du Gouverneur général » dans la Vieille Capitale - ce qui est faux ! Ô Canada a été composé et créé pour la grande convention nationale convoquée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, afin de doter tous les « Canadiens » du Québec et d’ailleurs d’un chant national rassembleur. Le gouverneur général du temps, le marquis de Lorne, a tout simplement assisté au banquet au cours duquel Joseph Vézina a dirigé la première exécution de l’hymne.


    Bien sûr, Ô Canada ne sera jamais plus chanté lors de nos grandes manifestations patriotiques. Cependant, la nouvelle loi québécoise sur le patrimoine culturel permettrait une réappropriation de l’oeuvre par les Québécois, puisque la notion de patrimoine s’étend désormais à des biens immatériels, comme un paysage, un événement ou un personnage. Pourquoi le ministère de la Culture du Québec n’y recourrait-il pas, non seulement pour rétablir la vérité historique dénaturée par Ottawa, mais aussi pour réhabiliter un grand patriote qui demeura toujours fidèle à ses origines en dépit de son exil aux États-Unis ?


    En terminant, je sais gré à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal de perpétuer sa mémoire en attribuant depuis 1959 son prix Calixa-Lavallée à une personnalité qui s’est illustrée dans le domaine musical. Et d’avoir offert en 1991 la pierre tombale en remplacement du monument détérioré de 1933, en y gravant cet extrait d’une lettre de Lavallée adressée à Aristide Filiatrault, le 14 mars 1890 : « Mon but est de tâcher de réveiller notre cher peuple par petites doses, de temps à autre. Peut-être arriverons-nous un jour à lui faire comprendre qu’il faut apprendre à marcher avant de courir. »

     

    Mireille Barrière - Historienne, Montréal













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