Allo, maman, nono
Pour ceux qui ont tapé sur des casseroles, pour des milliers de personnes qui sont descendues dans la rue, l’augmentation des droits de scolarité était un symptôme parmi d’autres d’une maladie plus importante, de laquelle est atteinte la politique québécoise, et dont le porteur le plus gravement affecté était le Parti libéral.
Sa manipulation de la crise sera cependant si redoutablement efficace que le pouvoir parviendra à démoniser les manifestants, assimilant des milliers de protestataires pacifiques et de partisans du milieu artistique à une culture de violence et d’intimidation, quand au fond, à part lors de quelques rares dérapages de contestataires - et surtout de cellules anarchistes en marge du mouvement -, ce sont les flics qui auront été les plus généreux vecteurs de violence.
Quelques mois plus tard, le tiers d’un électorat polarisé par la question voterait pour un parti terni par des allégations de scandale. Aveugles à la manière dont on avait manufacturé la crise étudiante, préférant les rassurantes berceuses de la stabilité et l’économie d’un parti soupçonné de corruption à toutes les autres propositions, y compris celles des champs droit et gauche, des milliers de personnes ont bu le Kool-Aid de Jean Charest et voté pour son parti. Un moment lamentable pour la démocratie, puisque c’est exactement la chose que ce printemps dénonçait qui, sans triompher, montrait qu’elle avait bien peu perdu de son pouvoir d’attraction : la politique qui prend les gens pour des cons.
Reste que les libéraux ont fait plusieurs erreurs. Dont le recours à la loi 78. Parce que c’est là que se trouve le point de bascule du conflit. C’est à ce moment que le gouvernement a montré qu’il avait à ce point perdu le contrôle d’une crise qu’il avait lui-même monté en épingle qu’il devait désormais rogner sur les libertés des citoyens afin de mater la résistance.
Cette loi, nous sommes des milliers à l’avoir encore en travers de la gorge. Y compris des tas de gens qui n’étaient absolument pas d’accord avec les réclamations des étudiants, mais qui, pour paraphraser cette vieille idée de Voltaire qui pourtant ne s’use jamais, étaient prêts à se battre pour qu’ils puissent défendre un point de vue différent du leur.
C’est comme quelque chose qui ressemble à la démocratie.
Un an plus tard, la crise couve toujours. C’est beaucoup la faute du gouvernement Marois qui, à force de ménager la chèvre et le chou, a donné l’impression à plusieurs d’être revenu sur sa parole. Ce qui n’est pas totalement faux. Peu importe ce qu’on pense de la validité du résultat, on a beau déguiser une indexation en gel, ça n’en fait pas le gel qu’on avait promis.
Si la crise n’a pas repris de plus belle, c’est surtout parce que le mépris affiché n’y est plus, et parce que l’intérêt, comme d’habitude, a fini par s’étioler. Les manifs ont ralenti le rythme. La ferveur des étudiants, qui était déjà tiède au printemps, s’est considérablement refroidie.
Et c’est à ce moment que le gouvernement du Parti québécois, qui s’était farouchement opposé à la loi 78, trouve opportun de se prononcer en faveur du règlement P6 qui oblige les manifestants à livrer leur itinéraire à l’avance et à se découvrir le visage. Loi qu’on utilise pour remplir les fourgons avant même que les manifs aient levé le camp.
Vous me dites que c’est une bonne chose, ce règlement ? Ce n’est pas la question.
Ce que je dis, c’est que les péquistes sont peut-être en train de faire un compromis de trop. Ils sont peut-être en train de brader un peu de nos libertés en échange d’un moment de calme. Mais pire encore, en faisant cela, ils soufflent sur les braises de la crise, risquant de l’intensifier alors qu’elle semblait vouloir mourir tranquillement, dans l’indifférence totale.
Je le répète : il n’est pas question pour moi ici de demander si P6 est acceptable ou non. Ou peut-être un peu, mais surtout pour constater que le changement de gouvernement en est surtout un de ton. Pour le fond, ça reste le même.
Plutôt que de réprimander et de haranguer, on se réclame du raisonnable (Lisée), proposant qu’il serait si facile de fournir un itinéraire (Bergeron), et l’on tend la main du compromis en affirmant que la serrer, promis, n’est pas un acte de compromission.
Allez, montrez-nous que vous n’êtes pas des voyous, dit ainsi le gouvernement, qui a choisi d’infantiliser les manifestants. Et du coup, tous ceux qui savent que la main de fer ne serre pas moins fort dans un gant de velours ont le sentiment qu’on les prend vraiment pour des nonos.








