Va-t-on tuer le service public?
29 septembre 2003
Québec
En 1986, Robert Bourassa avait refroidi les ardeurs des hommes d'affaires recrutés dans son gouvernement qui voulaient appliquer au Québec les thèses néolibérales en vogue dans les États-Unis de Ronald Reagan et la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher. «L'État n'est pas une business», avait-il tranché, mettant ainsi une sourdine aux propositions des Fortier, Gobeil, Scowen, MacDonald et Johnson de réduire en miettes l'État providence québécois.
Revenus au pouvoir, les libéraux revisitent leurs vieilles lubies. Une «réingénierie» de l'État québécois serait en marche de manière à réduire le coût des services publics. Ce qui ressemble à une réforme administrative, sujet soporifique pour la plupart des citoyens qui s'en détournent, aura pourtant des conséquences graves pour l'avenir. Les réformes ne sont jamais neutres. Ce qui est en cause, au fond, c'est la définition même de la citoyenneté, du lien social et du bien commun. Nous sommes sur le terrain des valeurs.
La réforme préparée par la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget, repose sur un préjugé favorable aux façons de faire en vigueur dans le secteur privé. Soit le gouvernement va confier une part plus importante de ses propres fonctions au secteur privé comme tel, par l'entremise de la sous-traitance ou encore dans le cadre de «partenariats privé/public» comme ceux évoqués pour les routes ou la santé. Soit il va modifier l'organisation du travail au sein même de la fonction publique en s'inspirant des méthodes employées par les entreprises. Cela causera de sérieux problèmes.
***
Constatons d'abord que la preuve n'a pas été faite de la supériorité du privé sur le public dans les domaines qui relèvent de l'État. La privatisation des chemins de fer en Grande-Bretagne, par exemple, a été une catastrophe. Partout où le secteur privé contrôle les systèmes de santé, les coûts sont plus élevés et les services moins accessibles. Tout le monde connaît le vieil adage qui correspond à la réalité des partenariats privé/public: en général, on privatise les profits et on socialise les coûts. En définitive, lorsque les choses tournent mal, c'est toujours le contribuable qui paie.
Après la multiplication des affaires Enron, Worldcom et compagnie, il est étonnant que la confiance des politiciens dans le secteur privé demeure si élevée.
Qu'y avait-il de commun entre les scandales soulevés au début de l'année 2002 à Ottawa, à Québec et à Montréal? Dans chaque cas, qu'il s'agisse du programme des commandites, des commissions versées pour lobbying, des liens entre un maire et une firme dont il fut le fondateur, c'est l'État qui avait chargé des organisations privées de faire son travail à sa place: promouvoir l'unité canadienne, distribuer des subsides, organiser un sommet.
«Les privatisations et la multiplication des délégations de service public ont accru les tentations de corruption, écrivait, au printemps 2002, le spécialiste Jean-Luc Bodiguel, dans la revue Éthique publique. Le volume des fonds gérés, une gestion privée parfois opaque, l'emploi d'une réglementation très allégée ont facilité, parfois outre mesure, le détournement de fonds publics.» Bref, les nouvelles règles de gestion imposées aux administrations publiques, inspirées du secteur privé, ne sont pas étrangères à des situations désastreuses de gaspillage et de maladministration.
Ces réformes, inspirées d'une philosophie de gestion connue comme le «nouveau management public», entraînent un conflit de valeurs presque irréductible. Comme l'a montré dans un article récent la professeure de l'École nationale d'administration publique (ENAP), Isabelle Fortier, lorsque l'on remet aussi fondamentalement en question la bureaucratie, ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui sont contestées. Car ce sont ces valeurs — l'intégrité, la transparence, l'équité, la compétence et le professionnalisme, l'impartialité et le respect, ainsi que la prudence et la continuité —, qui ont donné leur sens aux pratiques bureaucratiques. Ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui protègent les citoyens contre l'arbitraire et assurent la continuité et la puissance symbolique de l'État. Pour éviter ce que l'on assimile à des «lourdeurs», va-t-on préférer des valeurs «plus légères», demande Mme Fortier, inspirées du secteur privé, au nom desquelles la fin pourrait justifier les moyens?
Son collègue de l'ENAP, Christian Rouillard, a constaté pour sa part qu'au fédéral, le «nouveau management public», plutôt que d'être une source de mobilisation de la fonction publique, est devenu «un facteur de confusion qui participe à la construction et à la diffusion progressive, mais soutenue, d'une culture organisationnelle de désabusement».
Le discours de la «réingénierie» fondé sur les valeurs du secteur privé, comme la flexibilité, l'efficience ou le culte du client-roi, n'a de cesse de discréditer l'État, de nier sa capacité à offrir des services de qualité, de ridiculiser le travail des fonctionnaires, ceux-là même à qui on va demander bientôt, à Québec, de mettre en oeuvre des changements.
Avant même que la réforme ne soit engagée, le discours qui la soutient fait des ravages, transforme les attentes des citoyens envers l'État, réduisant leur rôle à celui de consommateurs ou de clients, évacuant du coup la dimension symbolique et politique de l'administration publique, bref, sa raison d'être.
NOTE: Les articles d'Isabelle Fortier et de Christian Rouillard ont été publiés cet été par l'Institut de recherche en politiques publiques (www.irpp.org).
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Revenus au pouvoir, les libéraux revisitent leurs vieilles lubies. Une «réingénierie» de l'État québécois serait en marche de manière à réduire le coût des services publics. Ce qui ressemble à une réforme administrative, sujet soporifique pour la plupart des citoyens qui s'en détournent, aura pourtant des conséquences graves pour l'avenir. Les réformes ne sont jamais neutres. Ce qui est en cause, au fond, c'est la définition même de la citoyenneté, du lien social et du bien commun. Nous sommes sur le terrain des valeurs.
La réforme préparée par la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget, repose sur un préjugé favorable aux façons de faire en vigueur dans le secteur privé. Soit le gouvernement va confier une part plus importante de ses propres fonctions au secteur privé comme tel, par l'entremise de la sous-traitance ou encore dans le cadre de «partenariats privé/public» comme ceux évoqués pour les routes ou la santé. Soit il va modifier l'organisation du travail au sein même de la fonction publique en s'inspirant des méthodes employées par les entreprises. Cela causera de sérieux problèmes.
***
Constatons d'abord que la preuve n'a pas été faite de la supériorité du privé sur le public dans les domaines qui relèvent de l'État. La privatisation des chemins de fer en Grande-Bretagne, par exemple, a été une catastrophe. Partout où le secteur privé contrôle les systèmes de santé, les coûts sont plus élevés et les services moins accessibles. Tout le monde connaît le vieil adage qui correspond à la réalité des partenariats privé/public: en général, on privatise les profits et on socialise les coûts. En définitive, lorsque les choses tournent mal, c'est toujours le contribuable qui paie.
Après la multiplication des affaires Enron, Worldcom et compagnie, il est étonnant que la confiance des politiciens dans le secteur privé demeure si élevée.
Qu'y avait-il de commun entre les scandales soulevés au début de l'année 2002 à Ottawa, à Québec et à Montréal? Dans chaque cas, qu'il s'agisse du programme des commandites, des commissions versées pour lobbying, des liens entre un maire et une firme dont il fut le fondateur, c'est l'État qui avait chargé des organisations privées de faire son travail à sa place: promouvoir l'unité canadienne, distribuer des subsides, organiser un sommet.
«Les privatisations et la multiplication des délégations de service public ont accru les tentations de corruption, écrivait, au printemps 2002, le spécialiste Jean-Luc Bodiguel, dans la revue Éthique publique. Le volume des fonds gérés, une gestion privée parfois opaque, l'emploi d'une réglementation très allégée ont facilité, parfois outre mesure, le détournement de fonds publics.» Bref, les nouvelles règles de gestion imposées aux administrations publiques, inspirées du secteur privé, ne sont pas étrangères à des situations désastreuses de gaspillage et de maladministration.
Ces réformes, inspirées d'une philosophie de gestion connue comme le «nouveau management public», entraînent un conflit de valeurs presque irréductible. Comme l'a montré dans un article récent la professeure de l'École nationale d'administration publique (ENAP), Isabelle Fortier, lorsque l'on remet aussi fondamentalement en question la bureaucratie, ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui sont contestées. Car ce sont ces valeurs — l'intégrité, la transparence, l'équité, la compétence et le professionnalisme, l'impartialité et le respect, ainsi que la prudence et la continuité —, qui ont donné leur sens aux pratiques bureaucratiques. Ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui protègent les citoyens contre l'arbitraire et assurent la continuité et la puissance symbolique de l'État. Pour éviter ce que l'on assimile à des «lourdeurs», va-t-on préférer des valeurs «plus légères», demande Mme Fortier, inspirées du secteur privé, au nom desquelles la fin pourrait justifier les moyens?
Son collègue de l'ENAP, Christian Rouillard, a constaté pour sa part qu'au fédéral, le «nouveau management public», plutôt que d'être une source de mobilisation de la fonction publique, est devenu «un facteur de confusion qui participe à la construction et à la diffusion progressive, mais soutenue, d'une culture organisationnelle de désabusement».
Le discours de la «réingénierie» fondé sur les valeurs du secteur privé, comme la flexibilité, l'efficience ou le culte du client-roi, n'a de cesse de discréditer l'État, de nier sa capacité à offrir des services de qualité, de ridiculiser le travail des fonctionnaires, ceux-là même à qui on va demander bientôt, à Québec, de mettre en oeuvre des changements.
Avant même que la réforme ne soit engagée, le discours qui la soutient fait des ravages, transforme les attentes des citoyens envers l'État, réduisant leur rôle à celui de consommateurs ou de clients, évacuant du coup la dimension symbolique et politique de l'administration publique, bref, sa raison d'être.
NOTE: Les articles d'Isabelle Fortier et de Christian Rouillard ont été publiés cet été par l'Institut de recherche en politiques publiques (www.irpp.org).
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

