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    L’homme des accommodements déraisonnables

    L’ingénieur Michel Lalonde a coordonné le cartel des firmes de génie-conseil et soudoyé sans réserve élus et fonctionnaires

    2 février 2013 |Brian Myles | Québec
    Michel Lalonde témoignant à la commission Charbonneau
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Michel Lalonde témoignant à la commission Charbonneau
    Michel Lalonde est aux ingénieurs ce que Lino Zambito est aux entrepreneurs pour la commission Charbonneau. Leurs témoignages sur la collusion et la corruption se complètent à la perfection.

    La commission Charbonneau a trouvé en Michel Lalonde un témoin tout aussi crédible que l’entrepreneur en construction Lino Zambito pour étayer sa preuve sur l’existence d’un vaste complot à donner froid dans le dos.


    Michel Lalonde, p.-d.g. de Génius, était pour ainsi dire le coordonnateur de la collusion au sein des firmes de génie qui ont fait main basse sur les contrats publics à Montréal, entre 2004 et 2009.


    Sous les auspices du collecteur de fonds d’Union Montréal, Bernard Trépanier, et de l’ancien président du comité exécutif, Frank Zampino, il discutait des projets d’infrastructures à venir et de leur partage entre firmes de génie plus complices que concurrentes.


    Par l’effet cruel du hasard, les Montréalais recevaient cette semaine leurs comptes de taxes foncières pour l’année 2013. Combien se sont amusés à calculer la valeur d’un rabais de 25 à 30 % sur leur compte ?


    Ces 25 % à 30 % correspondent au gonflement moyen du coût des contrats dans la métropole, gracieuseté des entrepreneurs, ingénieurs et politiciens qui s’en sont mis plein les poches. Non, le compte de taxes des Montréalais ne sera pas revu à la baisse. Comme prix de consolation, les Montréalais devront se contenter des assurances fournies par Michel Lalonde.


    Au moins, le cartel du génie-conseil a cessé ses opérations malsaines en 2009, sous la pression de l’escouade Marteau, lancée en octobre de la même année, tout juste avant les élections municipales, qui ont reconduit Gérald Tremblay à la mairie de Montréal pour un mandat de trop.


    La chef de Vision Montréal n’a pas manqué de souligner qu’Union Montréal avait « volé » les élections avec l’argent sale de Michel Lalonde, qui a payé une ristourne de 3 % au parti de l’ex-maire Tremblay sur la valeur de ses contrats d’infrastructures, en plus de fournir une assistance locale à Cosmo Maciocia (60 000 $), Gilles Deguire (2000 $) et Michel Bissonnet (2000 $).


    Au final, M. Lalonde aurait versé 300 000 $ à Union Montréal, et environ 278 000 $ à des politiciens dans les arrondissements et la couronne nord.


    Comme les requins machiavéliques de la finance, il a aussi pris l’équivalent d’un « hedge » sur Vision Montréal lors du scrutin de 2009. À la demande de l’organisateur Michel Petit, il aurait donné 25 000 $ en argent comptant pour aider le candidat à la mairie Benoît Labonté.


    Projet Montréal est le seul parti à l’hôtel de ville à sortir indemne du témoignage de Michel Lalonde. Son chef, Richard Bergeron, l’a cruellement rappelé par une remarque assassine sur Twitter : « Tremblay et Harel ont tenté de voler l’élection en 2009 : Tremblay a réussi, Harel a échoué. »


    Quelles règles ?


    De son propre aveu, Michel Lalonde a enfreint toutes les règles du Code de déontologie de sa profession. De son point de vue, le jeu en valait certainement la chandelle. L’ingénieur au crépuscule de sa carrière s’est enrichi considérablement, et les sanctions qu’il encourt sont modestes.


    Aucun ingénieur n’a été radié à vie pour du financement illégal, un phénomène presque inconnu du syndic de l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) avant 2009.


    L’OIQ a entrepris une trentaine de plaintes disciplinaires depuis la commission Charbonneau. Si jamais Michel Lalonde et ses présumés complices encourent des sanctions, elles ne seront jamais suffisantes pour effacer tous les torts causés aux contribuables et à la réputation des ingénieurs.


    Les plus grandes firmes de génie-conseil (SNC-Lavalin, Dessau, Génivar, CIMA+, Tecsult, SM, Roche, BPR, Axfor, etc.) ont marché dans le jeu de la collusion.


    Ces firmes se montraient « accommodantes » avec une quinzaine d’entreprises de la construction avec lesquelles elles trouvaient, « de manière conviviale », des extras factices à réclamer sur les chantiers, a expliqué M. Lalonde devant la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC). Les entrepreneurs retournaient aux firmes de génie le quart de ces extras en liquide pour les caisses occultes des partis.


    Les entrepreneurs payaient de leur côté un pizzo de 2,5 % à la mafia, par l’entremise de Nicolo Milioto, dit « monsieur Trottoir », en échange du quasi-monopole sur les chantiers montréalais, tel que l’a décrit précédemment à la commission Charbonneau l’ex-patron d’Infrabec, Lino Zambito.


    M. Lalonde corrobore M. Zambito, et vice-versa. Même le témoignage de Martin Dumont, durement ébranlé pour sa propension à exagérer l’ampleur des remises d’argent à Bernard Trépanier dans les locaux d’Union Montréal, est en partie corroboré.


    Les ingénieurs se rendaient dans les bureaux du parti pour payer leur dû à M. Trépanier. Celui-ci a continué de s’occuper de financement illégal bien après son départ, en juin 2006. Il faisait la collecte auprès des entrepreneurs et firmes de génie jusqu’en 2009, a dit Michel Lalonde. M. Trépanier participait même à des cocktails officiels du parti, parfois en présence de Gérald Tremblay et de Frank Zampino.


    Quand Benoît Labonté avait expliqué pour la première fois le rôle joué par M. Trépanier dans le prélèvement d’une ristourne de 3 %, à quelques jours du scrutin de 2009, Gérald Tremblay avait lui-même assuré que Bernard Trépanier avait quitté le giron d’Union Montréal en juin 2006…


    À qui la faute ?


    Malgré toute sa crédibilité et son inestimable collaboration, Michel Lalonde n’arrive pas à assumer sa pleine responsabilité pour les gestes qu’il a commis. Il a bien exprimé des remords, essuyant quelques larmes à la fin de son témoignage, mais il n’en demeure pas moins qu’il met l’émergence d’un cartel du génie sur le compte de « la pression » des partis politiques et l’adoption de la loi 106.


    Adoptée en 2002 par le gouvernement péquiste de Bernard Landry, la loi 106 visait à mettre un terme aux pratiques douteuses de municipalités, notamment Montréal et Longueuil, qui accordaient des contrats aux amis du régime sans appel d’offres. Elle forçait la tenue d’appels d’offres pour tout contrat de 100 000 $ et plus, tout en introduisant un système de pondération et d’évaluation des appels d’offres en deux étapes pour évaluer d’abord la qualité de l’offre, et ensuite le prix.


    Pour éviter une guerre des prix, les firmes de génie se sont entendues entre elles pour s’échanger les contrats à tour de rôle, sans jamais faire de compromis sur la qualité des ouvrages, a insisté Michel Lalonde.


    M. Lalonde est allé au-devant des politiciens et de leurs attentes pour des dons occultes. Enveloppes brunes, celliers, billets de hockey, machine à expresso : jamais il ne restait indifférent à la misère des fonctionnaires et politiciens. Il est l’inventeur de l’accommodement déraisonnable.


    C’est pourtant sur des personnages de son rang que la commission doit compter pour faire la pleine lumière sur la corruption et la collusion.

    Michel Lalonde témoignant à la commission Charbonneau Les témoins du «calibre» de Michel Lalonde sont indispensables pour la commission Charbonneau.
     
     
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