Maintenir la recherche d’équilibre au coeur du modèle québécois
Des acteurs puissants voudraient donner libre cours au néolibéralisme et instaurer le «tout-au-marché» aux dépens de nos politiques sociales, faussement accusées de freiner la croissance.
Ce qui rassure, c’est la rage qui court dans la population et la détermination à pourchasser la corruption. Mais il faudra du temps pour effacer le cynisme qui s’installe et la crise de confiance envers nos institutions. Qu’on le veuille ou non, la réputation de l’ensemble des gestionnaires publics et privés est altérée, car il est improbable qu’une telle gangrène ait pu s’installer aussi durablement sans une sorte de complaisance, sans une complicité au moins tacite de divers responsables qui ont choisi de fermer les yeux alors que le système devait bien se donner à voir ou à entrevoir.
Notre moral n’était déjà pas au mieux depuis quelques années, nous nous serions bien passés de la présente infamie qui nous fait douter de nous-mêmes collectivement et nous enfonce dans la déprime.
Un autre visage des Québécois
Pour contrer ces sentiments, le moment est bien choisi de nous livrer à des rappels plus réjouissants, à savoir des réalisations absolument remarquables dont les Québécois ont été les auteurs au cours des dernières décennies et qui, malheureusement, semblent échapper à l’opinion. Je songe à la façon dont, depuis la décennie 1970 jusqu’aux années récentes, notre société a su se défendre contre les aspects les plus nocifs de la vague néolibérale qui a pris le monde d’assaut. Alors que d’autres sociétés se laissaient déstructurer sur les plans social et même économique, le Québec a su réagir énergiquement pour sauvegarder ses idéaux.
Je m’appuie sur une recherche détaillée qu’il me faut toutefois résumer ici. Durant la période visée, l’État a conservé toutes ses responsabilités, il est demeuré un acteur économique et social de premier plan (la part des dépenses publiques est restée plutôt stable) et la privatisation n’est pas allée bien loin. La part du salaire moyen des salariés dans le PIB n’a pas diminué et celle du revenu des patrons n’a pas augmenté (sur ces deux points, la comparaison avec les États-Unis montre l’ampleur du contraste). Le degré de syndicalisation a peu varié tandis que la pauvreté et les inégalités ont été substantiellement réduites, plaçant le Québec aux premiers rangs des sociétés nord-américaines. En outre, l’accès à l’éducation supérieure a triplé, un nombre accru de femmes a intégré le marché du travail et l’écart salarial entre hommes et femmes s’est beaucoup réduit. Enfin, la part de l’économie possédée ou contrôlée par des francophones a continué de croître.
Ces avancées collectives spectaculaires ont découlé de choix de société poursuivis sur quelques décennies par les gouvernements aussi bien libéraux (parfois contre leur volonté) que péquistes, sous la poussée d’acteurs sociaux déterminés provenant du « troisième secteur » (économie sociale, organismes communautaires, mouvement coopératif) auxquels se sont joints les syndicats, le mouvement féministe et plusieurs politiciens. Elles montrent aussi que, contrairement à une perception répandue, le Québec a su préserver et même étendre l’État-providence.
Une recherche d’équilibre
Dans une autre direction, le Québec a su également intégrer des éléments importants du néolibéralisme et en tirer profit. Ainsi, il a appuyé le libre-échange et la déréglementation des marchés, ce qui, entre 1988 et 2001, lui a permis de tripler ses exportations vers les États-Unis et de doubler ses exportations mondiales. Ces ouvertures se sont traduites par un afflux de richesse dont toute la société a profité grâce à notre système fiscal plus progressif qu’ailleurs. Elles ont contribué à faire baisser le chômage, elles ont renforcé le secteur proprement capitaliste (donnant naissance à quelques multinationales), elles ont stimulé l’entrepreneuriat et favorisé de nombreuses carrières aux plus hauts niveaux.
Grâce à des réaménagements créatifs, grâce à une gouvernance intelligente et sage, notre société a su concilier les nouvelles formes de l’économie mondiale avec ses valeurs et ses institutions ; elle a su combiner croissance et redistribution. Cette recherche d’équilibre, qui fut au coeur du modèle québécois, me semble bien refléter notre manière d’avancer sur plusieurs fronts importants.
On aura compris que le survol qui précède ne se veut pas un portrait complet du Québec, toujours aux prises avec bien des ratés, ni une invitation à s’asseoir sur ses lauriers - il reste trop à faire. Simplement, dans la conjoncture présente, il me semble utile de rappeler ces réalisations spectaculaires qui sont de vrais motifs de fierté dont notre conscience collective ne s’imprègne pas assez. En d’autres mots, l’Ouzbékistan peut attendre.
Le Québec à la croisée des chemins
Il est urgent de rebâtir une confiance et une estime de soi qui nous font cruellement défaut et sans lesquelles nous risquons de sombrer dans une apathie dangereuse. Car depuis quelques années, l’esprit d’équilibre qui a si bien servi notre société est mis en péril par des critiques de plus en plus vives émanant d’acteurs puissants qui voudraient donner libre cours au néolibéralisme et instaurer le « tout-au-marché » aux dépens de nos politiques sociales, faussement accusées de freiner la croissance. Nos valeurs de justice et d’égalité, tout comme les formules d’action mariant initiatives individuelles et collectives, sont désormais présentées comme dépassées, comme des obstacles à éliminer.
Les Québécois devront se montrer vigilants et se méfier de thèses apparemment évidentes mais dont la démonstration fait généralement défaut. En somme, il nous faut dévoiler sans répit la corruption, bien sûr, mais aussi nous efforcer de voir au-delà. Pour combattre la déprime et retrouver l’estime de soi, il est bon de nous appuyer sur ce que nous avons su faire de remarquable au cours des dernières décennies.
***
Gérard Bouchard - Université du Québec à Chicoutimi








