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    Point chaud - La moralité est fragile

    Le cycle de la corruption peut être rompu, mais le fléau ne sera jamais éradiqué, affirme le philosophe Dominic Martin

    12 novembre 2012 | Marie-Andrée Chouinard | Québec
    Lance Armstrong au Tour de France en 2010. «Si un individu ou un système trouve une stratégie efficace pour arriver à ses fins, explique le philosophe Dominic Martin, le risque est grand que cela force tous les autres à employer la même ruse, peu importe la moralité ou l’éthique de chacun des individus. » Un exemple? À la suite des révélations-chocs au sujet du champion déchu, l’on constate que d’autres sportifs ont recouru eux aussi au dopage pour viser la victoire.
    Photo : Agence France-Presse (photo) Joël Saget Lance Armstrong au Tour de France en 2010. «Si un individu ou un système trouve une stratégie efficace pour arriver à ses fins, explique le philosophe Dominic Martin, le risque est grand que cela force tous les autres à employer la même ruse, peu importe la moralité ou l’éthique de chacun des individus. » Un exemple? À la suite des révélations-chocs au sujet du champion déchu, l’on constate que d’autres sportifs ont recouru eux aussi au dopage pour viser la victoire.
    Dominic Martin en cinq dates

    1978: Naissance
    2002: Début du baccalauréat en philosophie
    2007: Début du doctorat en philosophie à l’Université de Montréal et à l’Université catholique de Louvain
    2008-2009 : Séjour de recherche en Belgique à la chaire Hoover (Université catholique de Louvain)
    Avril 2012 : Fin du doctorat
    Septembre 2012 : Début d’un post-doctorat au Centre for Ethics de l’Université de Toronto
    Alors que la commission Charbonneau reprend ses travaux ce lundi, avec dans son sillage des révélations qui ont déjà laissé les citoyens sans voix, le philosophe Dominic Martin rappelle que les cycles de corruption peuvent être rompus, tel ce à quoi nous assistons en ce moment, mais le fléau jamais entièrement éradiqué.

    « La corruption, la criminalité, dans l’histoire d’une nation, ce sont des cycles. Parfois, on est tout au sommet d’un cycle, comme on semble y être en ce moment au Québec, et on essaie du mieux qu’on le peut de contenir ces phénomènes, mais on ne pourra jamais totalement les enrayer. » Le constat n’est pas brutal, il est réaliste. Le chercheur Dominic Martin, dont la spécialité est l’éthique des affaires au Center for Ethics de l’Université de Toronto, suit avec intérêt les soubresauts de l’actualité québécoise, que nourrissent la commission Charbonneau, les coups d’éclat de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), sans compter les démissions de ténors, comme Gérald Tremblay, lundi dernier, ou encore Gilles Vaillancourt, vendredi.


    « Je ne suis pas surpris par ce que à quoi j’assiste, tout simplement parce que voilà longtemps que les lumières rouges clignotent au Québec », relate M. Martin, dont le doctorat (Obligations normatives et motivations morales des entreprises) s’attardait à la moralité des agents économiques dans un contexte de compétition, souvent propice aux glissements éthiques. Née en partie des motivations « problématiques » de certains individus, la corruption empirique se déploie dans une culture tolérant parfaitement les proportions gigantesques qu’elle emprunte. Au sommet d’un « cycle », certains éléments favorisent cette culture de la corruption, comme la longévité au pouvoir - trois gouvernements libéraux consécutifs, par exemple, ou encore le règne de 23 ans d’un maire à la tête de sa ville, comme à Laval.


    « Dans des contextes de rivalité, la corruption n’est pas nécessairement déclenchée, mais cela constitue un catalyseur évident », note le chercheur, qui effectue un post-doctorat sur la question. Ainsi, les milieux des affaires, du sport, de la justice ou de la politique sont enclins à frôler les contours de cette moralité que Dominic Martin appelle « l’éthique adversative ». « Tout le monde vise la même chose - une victoire, la recherche de la vérité, un contrat -, mais un seul est destiné à l’obtenir. Si un individu ou un système trouve une stratégie efficace pour arriver à ses fins, le risque est grand que cela force tous les autres à employer la même ruse, peu importe la moralité ou l’éthique de chacun des individus. » C’est ainsi que, à la suite des révélations-chocs au sujet du champion cycliste déchu Lance Armstrong, l’on constate que d’autres sportifs ont recouru eux aussi au dopage pour viser la victoire.


    Et gare aux métaphores faciles déployées en guise de défense pour repousser l’idée d’un « système de collusion ». « D’emblée, les politiciens ou les dirigeants parleront ainsi de la “pomme pourrie” pour excuser les errements d’une personne », explique M. Martin. Un stratagème auquel aura recouru par exemple l’administration Bush dans l’affaire du conglomérat texan Enron ou encore nos politiciens québécois lorsque les premières allégations concernant l’homme d’affaires Tony Accurso ont émergé. « Parfois, la métaphore de la pomme pourrie est la bonne, comme dans le cas de l’agente du SPVM 728 [Stéfanie Trudeau], qui ne peut pas être à l’image de l’ensemble du corps policier, note M. Martin. Mais généralement, la pomme pourrie a évolué dans un système vicié lui aussi. »


    On recourra aussi souvent à la métaphore « virale » pour expliquer l’étendue d’un phénomène de corruption non plus seulement à un individu, mais à un système tout entier. « Ce qui semble se passer à Montréal en ce moment en est l’illustration parfaite. » Une institution est rongée, petit à petit, par un système de corruption. Cela démarre de manière innocente, comme le sociologue Tom Baker l’a démontré au cours des années 1990 avec la police de New York. Un petit cadeau accepté par un policier pour services rendus, rien de bien grave. Puis du pistonnage, soit le recours systématique au même commerçant (toujours la même entreprise de remorquage en situation d’accident). Puis les pots-de-vin, le vol d’argent, etc.


    « Plus on avance, plus on passe d’un phénomène individuel à un phénomène organisationnel, quasi institutionnel, auquel tout le monde participe. » Pour y remédier, un système de contrepoids permettant la division des pouvoirs s’attaque à la structure de la corruption, en comparaison avec les sanctions dirigées contre les individus, et laissant l’institution en place.


    Et la morale, dans tout cela ? « Elle peut bien sûr exercer parfois une certaine contrainte, mais elle est bien peu de choses face à un système. Mais la morale, qui varie d’un individu à l’autre, expliquera le degré de repentir des corrompus. » Ce qui permet sans doute d’éclairer le malaise d’un Gilles Surprenant, devant la commission Charbonneau, qui termina son témoignage par des excuses, face à la désinvolture d’un Luc Leclerc, mi-fier mi-amusé de ses frasques passées, et ce, malgré leur ampleur. « Tout le monde sait que c’est mal, mais certains en ressentent davantage le poids. »


    La présentation spectacle que procure la commission Charbonneau, et ses suites dans l’actualité, entraîne son lot de dangers. Celui de la caricature, par exemple. Les coffres-forts qui débordent de billets de banque, les vestons qui ne ferment pas à cause des enveloppes d’argent, les chaussettes pleines d’espèces, « tout cela est hollywoodien, fascinant, mais il faut prendre garde à ces images. Elles ne reflètent pas la réalité plate de la corruption, beaucoup plus insidieuse et camouflée que cela ».


    Et puis il y a le gouffre béant de la banalisation, dans lequel on pourrait plonger tout droit à force de voir et d’entendre le pire et le toujours pire. « Je ne crois pas que nous ayons encore perdu notre capacité d’indignation. Mais il est évident que la manne d’éléments connus a élevé la barre de ce dont nous avons besoin maintenant pour nous indigner. »

     
     
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