L’UPAC ou les affres d’une escouade spécialisée
«On travaille sur nos enquêtes, pis le reste, en haut, c’est de la politique », lance un policier de l’escouade Marteau qui a requis l’anonymat. Les efforts déployés par l’équipe du commissaire Robert Lafrenière pour soigner l’image de marque de l’UPAC le font sourire. Même si un agent portant le manteau avec le nom de l’UPAC imprimé au dos est apparu lors des plus récentes perquisitions, il s’agit essentiellement d’opérations menées par l’escouade de la Sûreté du Québec, fait-il remarquer.
Cette personne n’est pas la seule à croire que certaines actions sont d’ordre cosmétique. Après tout, souligne-t-on à l’interne, il faut soigner la bannière de l’UPAC, qui prend ombrage de Marteau. Il en va ainsi de la disparition du nom de l’escouade Marteau, qui est maintenant identifiée comme le service d’enquêtes sur la corruption. Mais dans les rangs policiers, cette décision ne change rien à la réalité. Lorsqu’il y a des frappes, le message est passé discrètement aux journalistes pour que le nom de Marteau soit mis à l’avant-plan plutôt que celui de l’UPAC. « On veut nous faire avaler que l’UPAC existe, mais c’est une vue de l’esprit », laisse tomber une autre personne au sein de l’organisation.
Osmose opérationnelle
Invité à commenter la situation, Robert Lafrenière est sur la défensive. Tout au plus reconnaît-il que Marteau et l’Agence du revenu du Québec constituent la partie visible et médiatique de l’UPAC. « Il y a beaucoup de monde qui fait de l’analyse de dossiers avant qu’ils ne soient remis à l’Agence du revenu ou à Marteau. Ce sont des joueurs qui paraissent moins, mais qui ont leur importance, car ils donnent un bon coup de main à ces unités-là », affirme M. Lafrenière. « Mais il ne faut pas penser que c’est Marteau qui dirige l’UPAC. C’est un travail d’équipe où les six unités participent de façon marquée », ajoute le commissaire. Selon lui, plus le temps passe, plus « l’UPAC réussit à créer une osmose opérationnelle ».
Créée par décret gouvernemental le 16 février 2011, l’UPAC regroupe six unités d’enquête : l’escouade Marteau, des vérificateurs du ministère des Affaires municipales, des enquêteurs de la Commission de la construction du Québec (CCQ), une équipe de l’Agence du revenu du Québec (ARQ), une autre provenant de la Régie du bâtiment (RBQ) et, finalement, les enquêteurs et analystes de l’Unité anticollusion du ministère des Transports (l’ancienne équipe de Jacques Duchesneau).
Les échos obtenus auprès de sources dans différentes unités laissent voir qu’après plus d’un an et demi, la collaboration est demeurée un concept strictement théorique. « Il y a des frustrations de toute nature. Il y en a qui trouvent qu’ils tournent en rond, d’autres qui ne savent même pas ce qu’ils font là parce que, dans les faits, on travaille chacun dans notre coin comme avant », raconte un employé.
Une autre personne explique la situation par un manque flagrant de confiance entre les joueurs. « C’est dans l’ADN des policiers de prendre les informations qu’on leur transmet mais de ne rien donner en retour. En tout cas, on n’a pas encore atteint l’intégration souhaitée », laisse tomber cette source.
Dans une autre unité, quelqu’un s’indigne que la préoccupation centrale dans « le bureau du commissaire, c’est l’opinion publique ». « Je ne peux pas concevoir qu’on baisse les bras », ajoute cette personne.
C’est dans ce contexte jugé superficiel par certains que le nouveau ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, a effectué « une visite de courtoisie » jeudi à M. Lafrenière et à son équipe. L’attachée de presse du ministre, Jacqueline Aubé, précise que cela s’inscrivait dans une tournée des organisations sous la responsabilité politique de M. Bergeron et que, s’il y a des problèmes, rien n’y paraissait.
Absences et dysfonctions
Au-delà des impressions, il y a toutefois des faits qui ne trompent pas. Ainsi, les bureaux et les ordinateurs des enquêteurs de la Régie du bâtiment ne sont plus occupés depuis plusieurs mois, exception faite lors de la visite ministérielle. À la RBQ, on affirme qu’il n’y a aucun changement. « Les enquêteurs sont sur le terrain. Ils n’ont pas besoin d’être sur place. Ce n’est pas important », soutient le porte-parole Sylvain Lamothe.
Du côté de l’ARQ, il faut noter que les perquisitions majeures menées il y a dix jours chez des entrepreneurs en construction, dont Tony Accurso, n’ont pas été effectuées sous l’égide de l’UPAC. Lorsque Le Devoir s’étonne de la chose compte tenu du mandat de l’UPAC et des acteurs importants du monde de la construction qui sont concernés par l’opération policière, l’ARQ offre une réponse sibylline : « Des enquêtes sont en cours. L’UPAC mène ses enquêtes. Revenu Québec mène ses enquêtes. »
Lorsque Marteau a procédé à une importante frappe du côté du Centre universitaire de santé McGill et d’Infrastructure Québec, il y a un mois, une rumeur insistante a circulé selon laquelle l’UPAC n’avait pas été prévenue. Les questions du Devoir ont créé un malaise. « J’ai été prévenu en temps opportun », se borne à dire Robert Lafrenière.
La réaction est semblable lorsqu’on aborde les exigences légales des Affaires municipales pour coopérer avec l’UPAC. En effet, le ministère, qui a conservé son centre nerveux de vérification à Québec plutôt qu’aux bureaux de l’UPAC, à Montréal, oblige ses « partenaires » à faire des demandes en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels. Du coup, les échanges d’informations sont ralentis par les délais légaux.
C’est sans compter l’équipe d’enquêteurs-analystes issus de l’Unité anticollusion du MTQ, qui se réduit de plus en plus. Quatre des sept membres quittent leur poste à la fin du mois ; les autres ont un contrat valide jusqu’au 1er avril.
Prévention
Par ailleurs, le volet de la prévention de l’UPAC a été mis à mal depuis le printemps. Le départ massif des préventionnistes a obligé l’organisation à reconstruire une équipe. Mais il y a plus. L’UPAC a dû faire appel à un « coach » pour aider la directrice de l’information et de la prévention, Nathalie Pitre. M. Lafrenière préfère parler d’un consultant embauché afin « d’accompagner notre équipe à titre d’expert-conseil » et d’analyser quelles sont les meilleures pratiques.
Somme toute, le mot « problème » est vraisemblablement évacué du discours de M. Lafrenière, qui choisit de parler de défis à relever.








