L’héritier
Où qu’il se trouve présentement, Robert Bourassa doit sourire de ces touchants témoignages d’admiration que livrent à tour de rôle les candidats à la succession de Jean Charest.
Des trois, c’est Philippe Couillard qui a beurré le plus épais en évoquant d’entrée de jeu la mémoire de ce « grand Québécois qui a marqué nos vies » et dont il a pris pour modèle le « grand équilibre » entre le développement économique et la justice sociale.
En confirmant son entrée dans la course hier matin, M. Couillard a également insisté longuement sur l’identité québécoise, qui constituait la troisième pointe du triangle auquel l’ancien premier ministre se référait continuellement.
Au coeur de ce triangle bourassien, il y avait cependant l’intégrité, sans laquelle tout l’édifice risquait de s’écrouler. Au moment où la commission Charbonneau remet la question à l’ordre du jour de façon spectaculaire, M. Couillard n’a pas osé l’inclure dans la liste des principaux enjeux qu’il a énumérés.
Il y avait dans cette omission une sorte d’aveu. Il a beau soutenir qu’il n’a rien fait d’incorrect en se magasinant un emploi dans un fonds privé d’investissement en santé alors qu’il était toujours ministre, M. Couillard sait très bien que cette histoire risque de lui coller à la peau, même si elle ne l’empêchera sans doute pas de réaliser ses ambitions.
Peu après avoir nommé Gérard Latullipe au poste de solliciteur général en 1985, M. Bourassa n’avait pas hésité à l’expulser du cabinet parce qu’il avait prêté flanc à des accusations de conflit d’intérêts. Si un de ses ministres devait se retrouver dans la même situation, M. Couillard serait bien mal placé pour lui faire la leçon.
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Il faut cependant reconnaître que son talent pour embrouiller les choses, tout en prétendant les éclaircir, en fait un digne héritier de M. Bourassa, qui réfléchissait tout naturellement en termes de sophisme.
Il fallait entendre M. Couillard expliquer le plus sérieusement du monde que le simple fait qu’il ait pu se lancer dans la course prouvait son intégrité. À ce compte, le maire Tremblay devrait solliciter un quatrième mandat !
En réglementant la pratique de la médecine privée dans une cinquantaine de champs d’activité, il soutient avoir limité son action. En lui assurant un cadre plus sécuritaire, il n’en a pas moins posé les conditions de son expansion.
Il est exact que le jugement de la Cour suprême dans la cause Chaoulli avait forcé le gouvernement à agir, mais il aurait très bien pu lui donner une suite plus modeste ou même recourir à la disposition de dérogation (« clause nonobstant ») pour s’y soustraire, comme le réclamait le PQ.
À première vue, la présence à ses côtés de l’ancien ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, pouvait faire croire qu’il était décidé à prendre le taureau constitutionnel par les cornes. M. Couillard a plutôt trouvé une nouvelle façon de dire que le fruit n’est pas mûr. Sauf qu’il doit maintenant mûrir au Québec même plutôt que dans le reste du Canada.
Avant de rouvrir le dossier, il voudrait en effet lancer une grande « conversation » sur l’identité québécoise pour tenir compte de la contribution des non-francophones. Cela devrait permettre de perpétuer le statu quo pendant encore quelques années. Quand Pauline Marois avait parlé d’une « conversation nationale » en 2008, tout le monde avait éclaté de rire.
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Remarquez, à partir du moment où il les maintenait au pouvoir, les entourloupettes intellectuelles de Robert Bourassa n’offusquaient nullement les militants libéraux, qui vantaient plutôt sa grande habileté politique. Il en ira vraisemblablement de même avec M. Couillard.
Afficher une détermination de bon aloi à renouveler la démocratie au sein du parti est une figure imposée pour tout candidat à la direction, et M. Couillard l’a très bien exécutée. Il n’y a cependant rien que les militants apprécient autant qu’une attaque bien sentie contre le PQ.
Si besoin était, la douloureuse expérience de Michael Ignatieff a bien démontré que l’envergure intellectuelle ne fait pas foi de tout en politique. Jean Charest n’était pas un grand visionnaire, il n’était même pas un libéral, mais il savait comment gagner.
Au jour 1 de sa campagne, M. Couillard s’est donc employé à démontrer qu’il avait aussi l’âme d’un batailleur en dénonçant vertement les « décisions improvisées » du gouvernement de Pauline Marois, qui mettent « des milliers d’emplois » en péril.
La flopée de ministres et de députés, anciens et nouveaux, qui l’entouraient hier n’en avaient que pour les « grandes valeurs » défendues par l’ancien ministre de la Santé, mais ils pensaient surtout aux prochaines élections. Les circonstances de son départ en avaient rendu plusieurs mal à l’aise en 2008, mais la perspective d’un retour au pouvoir devrait venir facilement à bout de ces scrupules.








