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    Charte de la laïcité - Quand un séparatiste se sépare

    22 septembre 2012 |Jean Dorion - Sociologue, l’auteur a été attaché politique du ministre de l’Immigration Jacques Couture, directeur de cabinet du ministre Gérald Godin, agent de liaison avec les communautés culturelles, président de la SSJB de Montréal, délégué général du Québec à Tokyo et député du Bloc québécois | Québec
    Photo: Illustration: Christian Tiffet
    Les sondages annonçaient un gouvernement péquiste et nous en avons un. Au moins, on ne pourra pas traiter mon virage électoral d’opportuniste: pour la première fois depuis qu’existe le PQ, je n’ai pas voté pour ce parti.

    Cette rupture m’a déchiré. Elle me fera perdre des amis, décevra des militants sincères, sera mal interprétée. Je ne l’ai pas rendue publique avant l’élection : elle eût été vue comme une trahison plutôt qu’une occasion de réflexion. Non, je ne suis pas le Guy Bertrand des temps modernes. Et je refuse à l’avance toute invitation à venir me reposer à Sagard. Mais un moment arrive où il faut trancher.


    C’est que je ne pouvais tout simplement pas me rallier au projet bidon de Charte de la laïcité du PQ. Ce projet, s’il se poursuit, divisera une société déjà trop divisée. Il rendra encore plus difficile l’indépendance du Québec, en nous aliénant les secteurs d’opinion libéraux du reste du continent, les seuls susceptibles autrement de respecter notre choix. Et il saccagera pour longtemps notre relation avec la plus grande immigration francophone qu’ait connue le Québec, un milieu, hier encore, plutôt ouvert à nos aspirations : le PQ avait quatre candidats musulmans en 2007, aucun cette année. Les poulets ne votent pas pour le colonel Sanders.


    Paravent de l’intolérance


    Et nous n’avons pas besoin d’une telle charte ! Sauf ajustements mineurs, le Québec est déjà une société laïque, résultat de mesures prises par la Révolution tranquille, couronnées par la déconfessionnalisation scolaire. Bravo aux gens qui l’ont réclamée —j’en faisais d’ailleurs partie — et à Pauline Marois qui l’a fait inscrire dans la loi et la constitution.


    Hélas, quand une personnalité politique peut se targuer d’un succès dans un domaine, elle semble incapable de ne pas en remettre, croyant plaire encore plus avec more of the same. Le projet de laïcisation bis du PQ donnerait raison à Karl Marx, qui disait que l’Histoire se répète, mais la deuxième fois sous forme de farce.


    Que dire en effet d’un parti qui vote le maintien d’un crucifix à l’Assemblée nationale mais prône en même temps l’interdiction de travailler dans les secteurs public et parapublic pour les simples citoyens qui arborent, à titre personnel, un signe reli- gieux comme le foulard islamique ou la kippa juive ? Le crucifix ne m’empêche pas de dormir, la laïcité comme paravent de l’intolérance, oui.


    Depuis quatre ans, j’ai tenté de convaincre plusieurs députés péquistes d’éviter ce piège. La réponse finale à mes discrètes représentations et à celles d’autres intervenants fut le parachutage de Mme Djemila Benhabib dans Trois-Rivières, augure d’une laïcité « fermée » à double tour.


    J’ai lu les livres de cette femme d’une seule cause. Elle a beaucoup souffert et me paraît très sincère. J’en dirais autant du sénateur Pierre-Hugues Boisvenu, pourfendeur du crime. Malheureusement, avoir souffert et avoir des comptes à régler ne fait pas forcément de quelqu’un le conseiller le plus judicieux. Les remèdes du sénateur contre le crime (plus de répression que de prévention) augmenteraient la criminalité. La Charte discriminatoire du PQ, sans parallèle en Amérique du Nord, ferait l’affaire des extrémistes islamistes, qui doivent se croiser les doigts en espérant son adoption.


    Compatibilité des vues


    Je défendrai toujours le droit de chacun de critiquer toute institution, religions comprises. Mais le choix d’une candidature par un parti n’est pas affaire de droit, mais de pertinence. J’ai connu et apprécié pas mal de musulmans, de sikhs et de juifs : j’ai été agent de liaison du gouvernement avec ces communautés. Le parachutage de Mme Benhabib à Trois-Rivières est un aussi mauvais coup pour le PQ dans la communauté musulmane que le choix de Stéphane Dion comme chef du PLC l’avait été dans le Québec français pour ce parti. Dans les deux cas, un parti s’est entiché d’un membre d’une minorité, non pas à cause des efforts de cette personne pour qu’on comprenne mieux la minorité, mais uniquement pour la compatibilité de ses vues avec les phobies de la majorité.


    Je ne connais pas chacun des 200 000 musulmans du Québec, mais tous ceux que je connais, pratiquants ou pas, ont vu le parachutage de l’auteure de Ma vie à contre-Coran comme une provocation. Comment réagiraient les chrétiens (les pratiquants ou même ces non-pratiquants qui veulent un crucifix à l’Assemblée nationale) à la candidature d’une personne dont le mérite le plus vanté serait un livre intitulé Ma vie à contre-Évangile ? À mon avis, les responsables de ce choix ne manifestent pas le jugement et la sensibilité requis par un projet aussi complexe et exigeant que l’accession du Québec à la souveraineté. Comme Maurice Duplessis, qui faisait lui aussi une partie de son beurre électoral sur le dos d’une minorité religieuse (les Témoins de Jéhovah), ils s’intéressent davantage à leur réélection qu’à l’avenir du Québec comme société.


    La France, un modèle?


    Des arguments d’apparence respectable sont invoqués contre la présence dans les services publics de femmes portant le foulard. Ainsi prétend-on les « libérer », comme si emploi et salaire n’étaient pas les premiers garants de leur liberté. Mais le motif le plus évident, c’est la peur de ce qui est étranger, comme l’illustre la contradiction au sujet du crucifix.


    Le second motif en importance est probablement, chez une partie des baby-boomers, un héritage inversé d’un Québec révolu: l’hostilité obsessive envers les religions et le mépris pour leurs adhérents. Cette hostilité, ce mépris ne donneront rien de bon dans un Québec où la diversité s’accroît. La stigmatisation des croyants n’est pas propre à créer beaucoup d’empathie chez et envers les immigrants qui, en majorité, attachent beaucoup d’importance à leur religion, chrétienne, musulmane ou autre.


    Le modèle à imiter, paraît-il, serait la France, pays que j’aime passionnément, mais pas à la folie. Il détient, depuis la Deuxième Guerre, le championnat du monde occidental pour l’appui de son électorat à un parti ouvertement xénophobe, si l’on considère à la fois l’ampleur et la durée de cet appui. En France, un physique maghrébin fera parfois que la police vous demande « Vos papiers! » tous les jours, ce que rapporte nulle autre que Djemila Benhabib dans Ma vie à contre-Coran (p. 190).


    Et des jeunes en colère issus de l’immigration incendient des centaines de voitures chaque année dans la nuit du 14 juillet ; voit-on telles choses à Montréal le 24 juin, à Toronto le 1er juillet, à New York le 4 juillet?


    Contrarier le reste du continent


    Le Québec est en Amérique. Certains d’entre nous commencent à découvrir, surpris, combien la laïcité d’exclusion choque l’éthique prévalant aux États-Unis comme au Canada : le président Obama a dénoncé, le 4 juin 2009, l’interdiction du hijab en Occident ; il fut très peu critiqué là-dessus dans son pays. Au Canada, trois sikhs portant turban, élus de circonscriptions majoritairement non sikhes, siégeaient aux Communes quand j’y étais moi-même, sans que quiconque s’en formalise. L’un est maintenant ministre.


    Au Québec, avec la Charte prévue par le PQ, il ne pourrait même pas être commis à la SAAQ. Les pays aux origines protestantes valorisent la liberté de conscience. Aux États-Unis, laïcité veut dire stricte séparation des Églises et de l’État, pas interdiction d’exprimer ses croyances.


    Bien sûr, on peut choisir de contrarier tout le reste du continent, je l’ai souvent fait moi-même sur la langue, mais encore faut-il que l’enjeu en vaille la peine : si on multiplie les cas, on permet à nos adversaires de les relier entre eux pour peindre le Québec en forteresse de l’intolérance tous azimuts.

     

    Charte d’exclusion


    Traiter les Québécois de racistes est injuste, d’accord : un sondage récent nous montre plus ouverts à l’immigration que les Ontariens. Mais quant aux accusations d’intolérance envers les minorités religieuses, une bonne façon de les réfuter, ou de décrédibiliser leurs auteurs, serait de ne pas nous montrer pires que nos voisins dans ce domaine.


    Il y a des juifs et des musulmans partout aux États-Unis et au Canada, des pays qui comptent soixante législatures d’État ou de province aux pouvoirs comparables, en gros, à ceux de notre Assemblée nationale. Qu’on me cite une seule de ces législatures où, à une époque récente, un grand parti a proposé une charte d’exclusion comme celle prônée par le PQ. Les rites halal et cachère sont pratiqués dans tous ces États et provinces. Nommez-moi une seule de leurs législatures où un grand parti en a fait récemment tout un plat (avec conférence de presse !) comme le PQ à l’Assemblée nationale en mars dernier.


    Se pourrait-il que toutes ces autres législatures sans exception soient contrôlées par des « idiots utiles » au service des islamistes ? Ne se pourrait-il pas plutôt que notre insécurité et nos antécédents religieux nous inspirent parfois des réflexes excessifs, injustes et contre-productifs ? Bien sûr, certains verront dans la singularité de notre comportement une preuve (une de plus) de notre supériorité intellectuelle et morale. Le chauvinisme est le contraire du patriotisme : au lieu d’inciter la nation à s’améliorer, on exalte ses erreurs ; cela finit généralement assez mal.


    J’ai donc laissé à ceux et celles qui rêvent de vivre un jour dans le seul coin de l’Amérique du Nord où une mère de famille pourrait se voir priver d’un gagne-pain pour cause de foulard la responsabilité de leur projet. Je reste un indépendantiste, un défenseur radical du français.


    Il fallait voter et j’ai choisi Option natio- nale (ON). Ce parti a eu la bonne idée, dans sa plateforme, de préconiser la laïcité des institutions publiques, pas la laïcisation forcée de chacun de leurs employés. Je connais plusieurs de ses militants, des jeunes pour la plupart ; ils ne feraient pas ce genre d’erreur.

     
     
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