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Lettre à des nouveaux ministres

21 septembre 2012 | Lise Payette | Québec
Aujourd’hui, vendredi, il se peut que ce soit votre première vraie journée comme ministre. Jusqu’à maintenant, depuis le 4 septembre dernier, vous avez surtout passé beaucoup de temps à vous demander ce qui vous attendait. Seriez-vous ministre ou choisirait-on quelqu’un d’autre ? Cent fois vous avez probablement pensé que Madame Marois vous connaissait bien, qu’elle savait qu’elle pouvait compter sur vous et qu’elle aurait certainement besoin de vos services pour se maintenir à flot. Vous n’avez probablement pas beaucoup dormi. Si bien que lorsque le téléphone a enfin sonné, vous vous êtes dit qu’on ne vous appellerait certainement pas pour vous donner un rendez-vous afin de vous dire les yeux dans les yeux qu’on n’aura pas besoin de vous cette fois-ci.

Puis le grand jour est arrivé. C’était mercredi. La présentation du nouveau Conseil des ministres allait avoir lieu. Vous étiez fébriles mais vous saviez qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. Il était hors de question de dire : ça ne me tente plus… Vous y avez pensé pourtant. Un court moment pendant lequel vous avez réalisé que votre vie venait de changer du tout au tout, avec le frisson qui accompagne ce moment de vérité.


Déjà, on vous a recommandé de ne pas partir en peur, de ne pas déballer vos propres priorités avec votre franchise habituelle. On vous a dit de ne pas céder aux tentations que ne manqueront pas de vous suggérer les journalistes en mal de déclarations fracassantes. Celles qu’ils vous invitent à endosser doivent seulement vous faire sourire, pas vous donner envie de régler les problèmes du monde entier à vous tout seul. Vous êtes déjà tenté par la une des journaux. Depuis le temps que vous attendez. Rappelez-vous qu’en politique, il y a bien plus de moments pour se taire que de moments pour parler.


Aujourd’hui, vendredi, vous allez prendre possession de votre bureau de ministre. On vous accueillera avec des sourires forcés de fonctionnaires qui en ont vu d’autres arriver en pensant qu’ils allaient changer le monde. Certains sont même encore très attachés à leur pauvre ministre qui vient d’être renvoyé dans l’opposition — une si bonne personne ! — et vous verront comme un parfait étranger qui « squatte » la fonction de quelqu’un d’autre. Consolez-vous, car ils finiront par vous accepter. Le temps qu’il faudra dépendra beaucoup de vous.


Vous serez surpris de trouver un bureau complètement vide. Aucun dossier, aucun papier, aucun mode d’emploi ne viennent avec la job. Vous commencerez au bas de l’échelle. Votre première roue de secours sera sans doute votre sous-ministre qui en profitera (c’est à souhaiter) pour vous jurer que vous pourrez compter sur lui en tout et toujours. Peut-être est-il sincère, peut-être pas. Vous aurez tout le temps de vous faire une idée. Pour le moment, il en sait plus que vous sur tout ce qui concerne le travail dont vous venez d’hériter. C’est un avantage pour lui. Et lui se demande ce qu’il va faire de vous en attendant la prochaine élection. Ce n’est jamais la franche camaraderie au départ. La politesse s’impose. Vous avez besoin l’un de l’autre.


Dure réalité


J’espère que Madame Marois vous a bien recommandé de dire adieu à vos familles. C’est la dure réalité. Comme tous les autres avant vous, vous élèverez vos enfants au téléphone et vous aurez à expliquer à la personne qui partageait votre vie jusqu’à maintenant que vous ne serez pas là non plus les fins de semaine parce qu’il faut bien encourager les membres du parti qui sollicitent votre présence et qui ne comprendraient pas que vous ne soyez pas disponibles.


Il vous faudra une formidable imagination pour parler d’amour à un conjoint ou une conjointe qui va finir par reprendre sa vie en main et refuser d’être totalement responsable de la famille qui était aussi la vôtre jusqu’à maintenant. Il finira par y avoir quelques cailloux dans l’engrenage. Je n’ai pas de statistiques sur les mariages qui ne passent pas au travers des années dites de pouvoir… mais je suis sûre que le chiffre serait impressionnant.


Les femmes que vous allez rencontrer vous diront que les femmes du Québec sont déçues que Madame Marois n’ait pas maintenu la parité au Conseil. Seulement déçues, pas outrées. Elles ont compris qu’il fallait plus de femmes candidates et plus de femmes élues pour que la parité puisse tenir. Nous y arriverons. Un jour, il y aura plus de femmes que d’hommes… et on se demandera si on peut trouver assez d’hommes pour garantir la parité. Morte ou vivante, je la rirai de bon coeur.


Un dernier conseil. Ne discutez jamais de vos dossiers dans un lieu public de la ville de Québec. Ni au restaurant, ni dans l’ascenseur, ni à une terrasse. La personne à la table voisine, que vous ne connaissez pas, est peut-être la soeur de votre sous-ministre. C’est tricoté serré, Québec.

 
 
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