Lucien Bouchard, ou le messie récalcitrant
L'héritage de Lucien Bouchard est actuellement sujet à débat. Tandis que certains l’accusent d’être le laquais du néolibéralisme au Québec, d’autres se souviennent avec nostalgie du dernier homme politique bénéficiant d’une stature digne de mention. D’autres le qualifient de mercenaire et de paria. La mémoire de ce personnage énigmatique nécessite un regard critique et non caricatural. À la lumière de l’Histoire, on peut affirmer que M.Bouchard incarne comme nul autre les espoirs et les limites du nationalisme de province, visant l’affirmation du Québec quitte à ce que cela se fasse, en dernier recours, par la souveraineté.
L’équipe progressiste-conservatrice de Brian Mulroney voulait reconnaître formellement le Québec comme société distincte. Après l’échec de l’accord du lac Meech, Lucien Bouchard a claqué la porte. Pour démontrer sa puissance, celui qui semblait posséder alors l’instinct du conquérant a amené avec lui 53 autres députés voués à sa cause. Très rapidement, il a imposé à son Bloc québécois d’être la « Loyale opposition de Sa Majesté », disciplinée et respectueuse du parlementarisme canadien.
Pendant le référendum de 1995, le conflit avec Jacques Parizeau révélait bien le contraste irréductible entre les deux hommes : l’un veut l’indépendance, l’autre la négociation d’égal à égal entre les deux peuples ; l’un est déterminé et fonceur, l’autre ambivalent et craintif.
Nouveau rendez-vous avec l’Histoire
Après le verdict référendaire, les péquistes se sont comportés comme ceux qui venaient de perdre la guerre plutôt que de remporter une bataille morale. Lucien Bouchard arrivé aux commandes de l’État, tous croyaient que ce dernier userait de sa force pour convier son peuple à un nouveau rendez-vous avec l’Histoire. Et Ottawa s’y préparait. Si le plan B des hauts placés du PLC visait à rappeler au Québec son statut de province canadienne, force est d’admettre que le gouvernement Bouchard est tombé dans le panneau.
Alors que les fédéraux réduisaient unilatéralement les paiements de transferts et que se tramait le vol de la caisse de l’assurance-emploi, le gouvernement du Québec s’engageait sur la voie du déficit zéro. L’ambitieux appel au sacrifice et au dépassement de soi a finalement été utilisé pour cet objectif plutôt que pour le projet de pays. L’atteinte du déficit zéro n’en a pas moins été anéantie par Ottawa, qui nagea ensuite dans les surplus. Quand Ottawa empiétait grossièrement dans le système d’éducation, le chef du PQ a salué les effets positifs des Bourses du millénaire. Alors que la Chambre des communes votait la loi sur la clarté référendaire, Lucien Bouchard a préféré blâmer les Québécois.
Tandis que le contexte de mondialisation exigeait le rayonnement international, le gouvernement consentait à la légitimité diplomatique canadienne en fermant plusieurs délégations du Québec à l’étranger. Le français recule ? Il ne fallait pas bousculer la « paix linguistique ». Le PM avait annoncé qu’il n’y aurait aucun bouleversement dans la dynamique des langues lors de son fameux « discours du Centaur », pour le confirmer ensuite au Congrès du PQ de 1996 : il aurait bien du mal à se regarder dans le miroir s’il devait suivre les directives de son aile la plus déterminée.
Lucien Bouchard a atteint le sommet de la petitesse dans laquelle il avait enfermé le Québec lors de la scandaleuse affaire Michaud. Il venait de sonner le glas de son leadership après avoir failli à sa responsabilité historique.
L’administration Bouchard aura été marquée par le dogme de la bonne entente. Il a malheureusement oublié qu’on ne peut arracher de gains en se contentant de la condition minoritaire et qu’on ne peut renverser le cours de l’histoire uniquement par de bons sentiments. Plus encore que par un discours stérilisé présentant la souveraineté en des termes comptables, c’est la politique bouchardienne d’acceptation provinciale qui a eu l’effet d’un repoussoir pour les Québécois. C’est d’ailleurs au sortir de son règne que le débat politique a commencé à muter pour éclipser la question nationale au profit de l’axe gauche-droite.
Le personnage Bouchard est assurément enraciné dans l’âme québécoise, et son parcours en témoigne. Après l’échec de la souveraineté, il s’est muté en démissionnaire déçu de son peuple, puis en « lucide » prônant désormais de « grands projets », voies compensatoires pour une société en panne d’inspiration après avoir échoué dans l’atteinte de son destin. Il était le mieux placé pour remobiliser la nation québécoise vers l’indépendance.
L’ère Bouchard est un rendez-vous manqué d’un premier ministre qui avait peur de lui-même tout autant que de ses concitoyens. En dépit de son aura d’homme d’État, Lucien Bouchard n’est jamais resté autre chose qu’un politicien de province, tout en étant le plus habile pour sembler ne pas en être un. Ce n’est cependant pas à un politicien de province que l’on peut confier l’indépendance d’un pays.
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Simon-Pierre Savard-Tremblay - Candidat à la maîtrise en sociologie à l’UQAM








