Commission Charbonneau - Oui, mais ici?
On a beau s’en défendre, l’histoire de la mafia fascine, et ce fut encore le cas hier avec le récit qu’en a fait la criminologue italienne Valentina Tenti devant la commission Charbonneau. Mais le risque quand l’histoire défile, c’est que le présent soit laissé en plan.
La commission d’enquête sur l’industrie de la construction que préside la juge France Charbonneau a choisi d’asseoir ses travaux sur des bases plus que solides. Lundi, toute une journée fut consacrée à l’évolution des relations de travail dans le secteur. Mardi, ce fut au tour des trois branches de la mafia en Italie de passer au crible : naissance, historique, activités. C’était instructif, passionnant et… long.
Long parce que la commission se comporte comme si elle avait la vie devant elle, comme si elle découvrait le monde alors que son très large mandat demanderait au contraire de ne pas s’égarer dans les détails superflus et de resserrer les exposés des spécialistes.
Il était en partie utile que Valentina Tenti, qui connaît son affaire et sait raconter, nous trace un portrait de la mafia italienne. Mais fallait-il pour autant lui laisser autant de glace pour, par exemple, expliquer les rituels d’entrée dans la Casa Nostra ?
André Cédilot, longtemps journaliste à La Presse et connaisseur avéré de la mafia montréalaise, a remis les pendules à l’heure quand il a commenté ces propos à RDI. Ces rites n’ont plus cours depuis longtemps en Amérique du Nord, et le respect de la hiérarchie évoqué par la spécialiste n’est pas un trait dominant de la mafia d’ici, a-t-il précisé. Bref, on aurait pu se passer de tant de détails.
De même, quand madame Tenti a énuméré les méthodes employées par le crime organisé italien pour tirer son profit dans le monde de la construction - constituant des cartels pour s’échanger des contrats ou fournissant des matériaux de moindre qualité -, quiconque a suivi les enquêtes journalistiques ou pris connaissance du rapport Duchesneau restait sur sa faim. Oui, oui, on sait tout cela ! Peut-on dès lors nous épargner les exemples de « pizzo » d’Italie pour plutôt évoquer leur poids sur des commerçants d’ici ?
En fait, les façons de faire de la mafia sont largement documentées, cette information est facile à trouver, tant du côté des magazines spécialisés qu’au rayon des best-sellers, le formidable ouvrage Gomorra de Roberto Saviano en étant la preuve. Ce que l’on attend de la commission, c’est de quitter ce terrain largement arpenté pour nous amener plutôt sur la voie de comment cette structure se transpose au Québec.
Et il n’y a pas que le fonctionnement de la criminalité organisée qui devra être décortiqué, mais aussi, en fait même surtout !, l’aveuglement des gens en position de pouvoir, fonctionnaires ou élus, face à celle-ci.
Quelle ironie mardi d’avoir à Montréal une Valentina Tenti qui soulignait le poids de la ‘Ndrangheta, plus puissante que la Cosa Nostra notamment parce que plus discrète, et dans la province voisine, le premier ministre Dalton McGuinty qui niait les propos d’un ex-policier de la GRC affirmant que la mafia calabraise avait ses entrées dans la classe politique ontarienne. Il est pourtant avéré que la ‘Ndrangheta est implantée en Ontario. Et elle, si active en Italie, ne s’intéresserait pas au pouvoir politique au Canada ? Allons!
Cette naïveté est répandue. Le cynisme populaire met souvent les politiciens dans le même bateau quand il s’agit de corruption, mais l’aveuglement, ou les petits arrangements qui n’ont pas l’air de porter à conséquence sont bien plus répandus. Tout cela sert les grands criminels qui savent, eux, repérer les failles du système, et celles des humains…
Pour combattre une telle machine, il faut donc sortir des généralités, cibler, nommer. On se dit que la commission Charbonneau y arrivera bien. On espère surtout que ce sera bientôt…







