Les Anglos cherchent leur(s) voix

La nomination par le Parti québécois d'un ministre délégué aux Affaires anglophones - ou un équivalent - permettrait, selon le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, d’apaiser certaines frictions avec les anglophones.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick La nomination par le Parti québécois d'un ministre délégué aux Affaires anglophones - ou un équivalent - permettrait, selon le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, d’apaiser certaines frictions avec les anglophones.

C’est l’ancien député libéral Reed Scowen qui posait la question mercredi : si Pauline Marois veut parler à la communauté anglophone pour apaiser les craintes nées de son élection, elle compose quel numéro ? Et pour parler à qui ?

Bonne question, ajoute aujourd’hui le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser. Mais il faut aussi la poser à l’envers, dit-il : si la communauté anglophone veut parler au gouvernement, qui va répondre à l’autre bout du fil ? Car d’un côté comme de l’autre, les interlocuteurs naturels n’abondent pas.
 

À quelques jours de la composition du prochain Conseil des ministres, M. Fraser tend une perche à Pauline Marois : imiter l’Ontario, qui a son ministre délégué aux Affaires francophones et son commissaire aux services en français. « Il n’y a actuellement personne à l’intérieur du gouvernement québécois [sauf un sous-ministre adjoint pour les commissions scolaires anglophones] qui a la responsabilité de voir spécifiquement aux questions qui touchent toute la communauté anglophone », déplore M. Fraser en entretien avec Le Devoir.


Or, un ministre délégué aux Affaires anglophones - ou un équivalent - permettrait selon lui de tendre la main et d’apaiser certaines frictions avec les anglophones. Des tensions ravivées durant la campagne électorale, mais qui sont plus profondes, dit-il. Et qui ne concernent pas seulement le Parti québécois.


« La frustration actuelle n’a pas commencé le 4 septembre, souligne M. Fraser. Il y avait déjà un sentiment exprimé par les gens de la communauté comme quoi personne au sein du gouvernement Charest n’osait défendre leurs droits. Il y a une frustration générale face aux partis politiques, et l’absence de représentation dans l’appareil gouvernemental accentue le problème. »


Samedi dernier, The Gazette publiait un sondage indiquant que 84 % des anglophones - et 57 % de tous les répondants - craignaient que l’élection du PQ n’entraîne une reprise des tensions linguistiques au Québec. (Le coup de sonde a été effectué au lendemain de l’attentat au Métropolis, où le présumé responsable avait lancé que les « Anglais se réveillent ».)


Dans la foulée, le même sondage était limpide sur la volonté des Québécois (74 % des répondants) de voir Pauline Marois rencontrer les leaders de la communauté anglophone « as soon as possible ». Sauf que cet appel au dialogue se heurte au problème soulevé par Reed Scowen et Graham Fraser : qui parlera à qui ? De prime abord, aucun député péquiste ne semble avoir le profil de l’emploi. Et visiblement, les anglophones cherchent eux aussi leurs leaders.

 

Évolution


Quand Henry Kissinger demandait il y a 40 ans : « L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? », c’était une façon de stigmatiser le manque de représentation et d’unité politique du continent. En 2012, le même problème taraude la communauté anglophone québécoise.


Un étudiant à la maîtrise déplorait le 6 septembre dans The Gazette l’absence d’une voix forte capable de parler au nom des anglophones québécois. Dans une chronique signée dans le même quotidien, Henry Aubin rappelait que le vide ne date pas d’hier : Reed Scowen disait déjà en 2007 que « l’infrastructure de leadership » anglophone avait disparu au fil des ans. « Il y a 20 ou 30 ans, la communauté anglophone grouillait de leaders », soulignait M. Aubin en évoquant les noms des Paterson, Goldbloom, Maldoff, Blaikie ou Libman, sans oublier les structures politiques qu’étaient le Parti Égalité et Alliance Québec. Ce n’est plus le cas.


« Aucune institution ne représente toute la communauté anglophone depuis la déroute d’Alliance Québec », dit Graham Fraser. Que s’est-il donc passé ? Un processus normal, estime Reed Scowen en entrevue.


« Après l’adoption de la loi sur l’affichage [loi 178, adoptée par les libéraux de Robert Bourassa en 1988 et qui a directement mené à la création du Parti Égalité], le débat linguistique s’est peu à peu calmé, dit-il. Les anglophones ont accepté les règles et l’idée que la paix sociale était nécessaire. Et quand vous n’avez pas de problème visible, vous n’avez pas besoin de leaders pour donner du leadership. » D’une certaine accalmie est née une forme d’apathie, suggère-t-il.


Le climat a changé, reconnaît aussi la directrice générale du Quebec Community Groups Network, qui regroupe 41 organismes de langue anglaise à travers la province. « Le modèle de développement communautaire change avec l’environnement, dit Sylvia Martin-Laforge. Alliance Québec a fait du bon travail dans les années 1980 et 1990. Mais la communauté anglophone a changé, tout comme la communauté majoritaire. Nos rapports ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’il y a 25 ans. »


Mme Martin-Laforge parle de relations apaisées, « moins polarisées, sans tensions évidentes ». « On travaille et on vit sans trop penser à un besoin de leadership en matière linguistique », soutient-elle. Alors « la demande de leadership est différente. On n’est plus dans le combat, mais dans le bridging : bâtir et entretenir des ponts, travailler avec la communauté francophone, et s’assurer que les communautés anglophones - parce qu’il y en a plusieurs - travaillent ensemble. »


QCGN pense pouvoir jouer ce nouveau rôle de porte-parole. Mais pour Reed Scowen, l’organisme manque de représentants de Montréal. « Le gouvernement fédéral en a fait la voix officielle des Anglo-Québécois, mais ce n’est pas l’avis des gens que l’organisme est censé représenter », affirme-t-il. Graham Fraser dit quant à lui que QCGN fait un bon boulot… mais ce n’est encore qu’un « grand filet pour couvrir le trou causé par l’explosion d’Alliance Québec ».

 

Pas de nostalgie


Dans ce contexte, plusieurs font remarquer que la structure de représentation est maintenant sectorielle, donc plurielle : les commissions scolaires ou les centres hospitaliers anglophones ont leur propre porte-parole, par exemple. « Et je crois que ces institutions seraient réfractaires à ce qu’on cherche un seul interlocuteur, dit Jack Jedwab, directeur général de l’Association d’études canadiennes et voix forte de la communauté anglophone. « J’ai rencontré le même défi quand j’étais au Congrès juif canadien, ajoute-t-il : les grands organismes estimaient être mieux placés pour défendre directement leurs intérêts. »


À l’image de Sylvia Martin-Laforge, M. Jedwab pense qu’il serait inutile de tenter de recréer des structures comme Alliance Québec. « Il ne faut pas être nostalgique du côté combat. On n’en est plus là. Il y a une réelle ouverture au dialogue : on doit donc travailler pour créer un espace de discussion officiel - ce qui n’existe pas à l’heure actuelle. »


Et ce dialogue demandé par les trois quarts des Québécois risque d’être utile pour calmer les craintes suscitées par l’élection de Pauline Marois, dit-on. Parce que « le ton utilisé en campagne a inquiété la communauté », selon Graham Fraser. « C’était une déclaration de guerre », tranche M. Scowen, député entre 1978 et 1987 et auteur de A Different Vision : The English in Quebec in the 1990s.


Ils font référence à la volonté annoncée du Parti québécois de fermer la porte des cégeps anglais aux francophones et aux allophones, d’étendre l’application de la loi 101 aux entreprises de 11 à 49 employés et, enfin, de n’accorder aux nouveaux arrivants la citoyenneté québécoise qu’à la condition qu’ils aient une connaissance appropriée de la langue française. Des propositions qui ont soulevé de l’inquiétude, même si Mme Marois a tenté de rassurer les anglophones le soir de l’élection.


« On pensait que la paix sociale était bien installée, mais j’ai l’impression que Mme Marois vient de fournir aux anglophones l’occasion de se lever », pense M. Scowen. D’où la nécessité de trouver des interlocuteurs pour dialoguer… mais des deux côtés, maintient Graham Fraser.

 

Les Anglos en chiffres


Les données sociolinguistiques du recensement 2011 seront dévoilées le 24 octobre. Selon le recensement 2006, le Québec comptait 7,4 millions d’habitants, dont 575 000 personnes de langue maternelle anglaise (7,7 %) et 5,8 millions de langue française. Le recensement 2011 indique qu’il y a 7,9 millions de Québécois, donc probablement un peu plus de 600 000 anglophones de naissance.


En 2006, 3 millions de Québécois disaient parler l’anglais et le français. La langue parlée le plus souvent à la maison était l’anglais pour 744 000 personnes, le français pour 6 millions, alors que 518 000 personnes parlent surtout une langue non officielle.
 

68 commentaires
  • Anne-Claude Anne-Claude Poirier - Inscrite 15 septembre 2012 04 h 53

    Question ?

    Est-ce qu'au gouvernement fédéral, il y a un ou une ministre délégué(e) aux affaires francophones ?

    • David Kristal - Inscrit 15 septembre 2012 11 h 49

      Les deux langues oficiales de Canada sont déjà l'anglais et le français. L'article compare avec Ontario parce que Ontario est une province anglophone et a un ministre délégué aux Affaires francophones alors il recommande que ici au Quebec, province francophone, ait un ministre délégué aux Affaires anglophones.

    • Charles Côté - Inscrit 15 septembre 2012 13 h 44

      Rien ne nous empêche d'être constructifs avec nos frères anglophones. Pourquoi croyez vous qu'ils ne devraient pas avoir de voix ou de porte-paroles officiels? Si nous reproduisons le modèle canadien, à quoi bon se séparer? :-)

    • Djosef Bouteu - Inscrit 15 septembre 2012 15 h 18

      Bon point David. Un point qu'il faut toutefois nuancer en regardant les données des derniers recensements.

      En Ontario, les francophones sont rapidement assimilés avec une perte de 40%+ (au profit de l'anglais) alors que les anglophones du Québec font des gains de 40% pendant que le français peine à se maintenir au neutre.

      Autrement dit, sur 100 franco-ontariens, 40 sont passés à l'anglais.
      Pour chaque tranche de 100 Québécois anglophones de lange maternelle, 40 autres l'adoptent comme langue d'usage pendant que le français oscille entre une perte de un pour 100 et un gain de un pour cent selon les recensements.

      Le français perd donc rapidement du terrain en poids relatif, perte à peine freinée par une immigration en grande partie francophile qui arrive au Québec déjà francisée.

      Il me semble donc que les franco-ontariens sont mal protégés alors que les anglophones du Québec sont sur-protégés au point de mettre en péril le français à Montréal.

      Et il faudrait favoriser encore davantage la minorité anglophone du Québec? C'est déraisonnable, le français n'y survivrait pas.

      Son avenir à moyen terme est déjà à l'insignifiance démographique à Montréal dans la voie que nous empruntons en ce moment.

      Quoi qu'il en soit, on pourra baser la planification linguistique du Québec des prochaines années avec des données toutes fraîches cet automne.

  • Martin Lavallée - Abonné 15 septembre 2012 07 h 06

    Non à un lobby anglophone

    Va-t-il fallloir créer un ministère pour chacune des communautés culturelles avec ça?

    Les anglophones ne sont pas homogènes et à l'exception de certaines de leurs élites qui les gardent dans la peur et la haine, les anglophones acceptent de vivre dans une société francophone et de se fondre dans la masse.

    Vouloir préserver et entretenir leur différrence en créant un ministère de toute pièce pour cette communauté, ce serait jouer le jeu des radicaux de cette communauté qui ne veulent rien savoir de ‹‹faire société›› avec les Québécois et qui veulent continuer de vivre en ghetto comme s'ils étaient au Canada et aux États-Unis.

    Ce serait très mauvais pour la cohésion sociale.

    • Louka Paradis - Inscrit 15 septembre 2012 17 h 51

      Ça c'est le bouquet ! C'est la Première Ministre Mme Marois qui a été attaquée par un anglophone, fanatique, il faut le préciser, mais pour répondre aux inquiétudes de cette communauté dont les droits linguistiques sont bien protégés et à laquelle Mme Marois a affirmé que cette protection demeurerait, pour répondre à leurs angoisses existentielles suscitées par la prise de pouvoir du PQ, il faudrait leur faire cadeau d'un(e) ministre ? Non mais, il y en a qui sont tombés sur la tête ou quoi ? Ne soyons pas naïfs, voyons... "Cessons de s'excuser d'être nous-mêmes" dans le seul endroit en Amérique du Nord où nous pouvons encore vivre en français. Le PQ a droit à tous ses ministres comme les autres partis qui ont formé les gouvernements avant lui.
      Louka Paradis, Gatineau

  • Caroline Langlais - Inscrite 15 septembre 2012 07 h 18

    Le monde à l'envers

    La langue officielle du Québec est le français. Rien n'empêche les anglophones de l'apprendre.

    La minorité hongroise de Slovaquie parle slovaque ; la minorité allemande du Chili parle espagnol : la minorité japonaise du Brésil parle portugais. Partout dans le monde, la minorité s'intégre à la majorité tout en préservant sa culture.

    Comment expliquer qu'au Québec, des gens travaillent, se font soigner, magasinent, sans connaître un seul mot de français? C'est ça qu'il faut changer.

    • François Dugal - Inscrit 15 septembre 2012 10 h 41

      Question: pourquoi les anglos ne parlent pas français au Québec?
      Réponse: parce que nous sommes dans la Canada («plusse meilleur» pays du monde).

    • Cliff Brown - Abonné 15 septembre 2012 11 h 25

      Oui, vous avez raison.

      Tous mes amis anglophones et allophones au Québec parlent courramment le français et ils choississent et ils adorent habiter dans un pays francophone avec sa culture. Mais au même temps ils sont très bien eduqués, étant donné qu'ils sont des professeurs de langues aux universités.

    • J-F Garneau - Inscrit 16 septembre 2012 09 h 01

      L'ironie c'est que la majorité des jeunes anglophones parlent très bien le français. Si par hasard ils étudient dans les écoles privées, ils s'expriment mieux en français que la grande majorité des ados francos...
      C'est peut-être ça qui agace, non?

    • Alexandre Beaudet - Inscrit 17 septembre 2012 16 h 55

      Votre commentaire est hors sujet. La question est : qui va parler pour la communauté anglophone - pas dans quelle langue le dialogue aura lieu. Les minorités que vous mentionez ont leurs associations et portes-parole, pourquoi pas les Anglo-Québécois ? Vous voulez un Québec français, mais est-ce nécessaire de ré-écrire l'histoire du Québec ? Celle-ci ne s'arrête pas en 1760.

    • Yves Perron - Inscrit 18 septembre 2012 06 h 35

      Il n'y a qu'au Québec que le peuple s'écrase . Le gros bon sens dit que lorsqu'on est une minorité dans un pays , une ville , une maison : On parle la langue de la majorité...Point à la ligne...sauf au québec?

    • Alain Gaudreault - Abonné 21 septembre 2012 04 h 45

      Parce que dans le fond,c'est nous la minorité au canada!

    • Samuel Batoche - Inscrit 21 septembre 2012 23 h 29

      Selon votre logique tout le monde au Canada devrait parler anglais.
      Et en Espagne tout le monde parle l'espagnol?

  • Chris G. Eustace - Abonné 15 septembre 2012 07 h 27

    Pauline Marois et communauté anglophone

    15 septembre 2012


    " Si Pauline Marois veut apaiser les craintes de la communauté anglophone, à qui devrait-elle parler?

    There is no one....(an idea: read Eng. newspaper editorials and letters to the Editor)

    Et devrait-elle nommer un ministre pour la minorité linguistique? "

    Non !


    En tant qu'anglophone, je trouve que toute cette question embarrassante .... Je ne suis pas intéressé par n'importe qui d'être un chef de file de la communauté anglophone ...

    Les dernières personnes qui doivent être considérées comme leaders de la communauté anglophone est une personne qui travaille ou fait de l'argent ($ $ $) de l':

    1. Québec commissions scolaires anglophones du Québec (QESBA) - (ACSAQ)

    2. Fédération québécoise des associations foyer-école (QFHSA) (FQAFÉ)

    3. Quebec Community Groups Network (QCGN)

    Il ya trop de conflits d'intérêt dans la communauté anglophone qui causent des problèmes.

    Par exemple, il est ironique que les gens de certains de ces groupes anglais qui manque de respect de la Coalition Avnir Québec et le Parti québécois sont maintenant inquiets.

    Ces dirigeants supposés anglais doit toujours dire la vérité. Il est un exemple pour nos jeunes.

    S'il vous plaît voir mon commentaire dans le lien pour plus d'informations.


    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/354558/un


    Chris Eustace

  • François Dugal - Inscrit 15 septembre 2012 08 h 33

    Le vote anglophone

    Si les anglos ne sont pas satisfaits du parti libéral, pourquoi votent-ils massivement pour lui?