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La main des vivants

6 septembre 2012 | David Desjardins | Québec

Bienvenue à un nouveau chroniqueur!

Vous venez de lire la toute première chronique de David Desjardins, que Le Devoir est ravi d’accueillir dans la famille de ses chroniqueurs. Cette jeune plume talentueuse a d’abord fleuri dans Voir Québec pour s’étendre ensuite dans divers magazines, dont L’actualité. Lecteurs, à vous ce regard non complaisant sur nos fiertés et errements sociaux, un rendez-vous du jeudi.

L’appartement du quartier Saint-Sauveur est modeste, le tapis dans l’entrée est jonché de chaussures éparpillées dans tous les coins, la cuisine est un décor de fin de party où bouteilles vides, sacs de chips et boîtes de pizza maculées de taches de gras forment une construction bancale qui menace de foutre le camp. Adossée à son frigo, Catherine Dorion demande si nous avons vu le documentaire sur Gérald Godin.

Dans la pièce où il fait chaud comme dans une étuve, il y a de la famille, des militants qui l’ont appuyée dans sa candidature pour Option nationale dans Taschereau, des amis, des enfants qui courent. Et moi, qui me suis invité pour voir de quoi pouvait avoir l’air une soirée d’élection dans un parti où tout est perdu d’avance.


Parmi nous, personne n’a vu le film sur Godin.


« Tu le vois partir faire campagne sur son bicycle », raconte Dorion. « Pis tu le vois aller vers les gens, leur parler, les convaincre. À un moment, il y a ce monsieur grec qui dit à la caméra : “ Je sais pas pour quel parti il est, mais je vote pour lui, je vote pour Godin. ” Comprends-tu, dit-elle, ce gars, il vote pour Godin parce qu’il le trouve vrai, parce qu’après avoir discuté avec lui, il constate que ce poète qu’il ne connaît pas, c’est du vrai monde. »


C’est aussi ce que les gens se sont dit en voyant les clips de Catherine Dorion, qui en ont fait une vedette de cette élection.


En début de campagne, la comédienne et détentrice d’une maîtrise en sciences politiques au King’s College de Londres fait rapidement parler d’elle grâce à une vidéo qui essaime sur le Web. Le ton est vif, parfois cinglant, les arguments portent, le sourire est engageant et l’humour sincère. En marge des discours embaumés de grands chefs qui dégagent le naturel du jambon en conserve, à l’opposé du dolloraclip où François Legault invite la population à venir prendre un café avec lui, Catherine Dorion et son équipe s’inscrivent dans la joute politique avec cette étincelle d’imagination et d’enthousiasme qui semble cruellement manquer à la plupart de leurs adversaires politiques.


Comme Agnès Maltais, qui règne sur cette circonscription de la capitale depuis la nuit des temps, elle vient du milieu du théâtre. Mais la comparaison s’arrête là, puisqu’il y a longtemps que Maltais trempe dans cette politique qui enfonce la population dans la morosité démocratique, troquant ses principes contre un peu d’amour lorsque c’est nécessaire. Comme avec cet appui au projet de loi 204, qui soustrait à la justice l’entente entre la municipalité et Québecor pour la gestion du nouvel amphithéâtre de Québec.


Dorion et consorts, eux, sont encore purs. C’est ce qui me frappe en les voyant, plus tard, tandis qu’ils sont réunis avec d’autres militants à La Casbah, rue Saint-Joseph : l’impression d’assister à la naissance d’une nouvelle génération de politiciens qu’on n’attendait plus, parce qu’on la croyait réfugiée dans le confort du fatalisme, dans la certitude qu’on ne peut plus changer le monde.


Catherine Dorion prend la parole, ses amis frottent encore leurs yeux rougis par l’annonce de la défaite du chef, Jean-Martin Aussant. « On est habitués à avoir des résultats rapidement », dit-elle. « La réalité, c’est que ça prend du temps. Aujourd’hui, des milliers de gens sont sortis de chez eux et ont voté pour un parti qui n’existait pas il y a dix mois. Hey ! C’est nous qui avons fait ça. »


Et avec d’autres, ils sont peut-être en train de changer la donne politique au Québec. Ce sont eux les véritables vedettes de cette campagne électorale : ceux qui ramènent la politique à l’échelle humaine en se l’appropriant, ceux qui misent sur l’intelligence et le coeur des gens. Ils font renaître le sentiment qu’on peut rêver le Québec autrement qu’à la manière des présidents de chambre de commerce ou des faiseurs d’image.


J’étais de ceux qui craignaient que le cynisme ait tout emporté avec lui, surtout la jeunesse. Je nous croyais moribonds, des zombies politiques. Le tiers des électeurs qui a choisi le Parti libéral dans le contexte actuel aurait dû m’en convaincre. Mais heureusement, ce 4 septembre, j’ai rencontré des perdants magnifiques. J’ai serré la main des vivants.

 
 
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