Inquiétudes dans la communauté anglophone
Un éventuel référendum et les politiques identitaires du PQ suscitent le mécontentement
La possibilité d’un troisième référendum sur la souveraineté du Québec en moins de 35 ans et, surtout, le programme politique du PQ en matière d’identité préoccupent grandement plus d’un anglophone.
« Je pense qu’un exode important nous attend… des personnes âgées bilingues qui sont effectivement restées en 1980 et 1995 ne souhaitent juste pas passer à travers cette connerie [«bullshit »] une troisième fois », a laissé tomber l’Executive Editor du quotidien The Gazette Raymond Brassard sur le réseau social Facebook. Le journaliste aguerri - Franco-Américain, petit-fils d’un immigrant canadien, ayant grandi à Lowell dans l’État du Massachusetts - répliquait au commentaire d’un internaute « las de ces “neverendums”. Chill out, Québec, vous êtes déjà indépendants dans tous les sens, sauf pour la couleur sur la carte », avait écrit ce dernier. « Si le Québec est votre maison, vous devriez rester. Les intimidateurs [bullies] gagnent si vous vous enfuyez.»
Les Anglo-Québécois implantés depuis 1980, année référendaire, ou auparavant sont des gens qui « se sont probablement habitués à l’idée qu’une fois par génération, les Québécois ont le droit de se poser la question de leur présence ou non continue dans la fédération canadienne », souligne Daniel Weinstock, professeur à la faculté de droit de l’Université McGill. « On vit au Québec, on vit avec ça. »
Le philosophe observe dans cette campagne électorale davantage une « peur de ce que fera le Parti québécois avec le pouvoir qui lui sera confié » qu’une « peur d’un référendum comme tel ».
Néanmoins, Québec solidaire (QS) a cru bon de distribuer des tracts en deux versions dans la circonscription de Mercier. La première version, en français, invite les Francos à se tenir « debout pour notre pays » et une « éducation gratuite », tandis que la seconde, en anglais, appelle à «stand up, with Québec solidaire, for a more just Quebec ». Irrités par le mutisme du dépliant destiné aux anglophones de la circonscription sur le projet de « pays du Québec », des militants ont refusé de les distribuer aux électeurs. Le coporte-parole de QS - et candidat dans Mercier - Amir Khadir se défend farouchement de dissimuler son projet de « construire le pays du Québec » aux Anglos. « Ce n’est pas contradictoire. On met l’accent sur différents éléments. […] Nous, on est indépendantistes, mais on ne le fera pas en l’enfonçant dans la gorge de tout le monde. »
Crise d’identité
Face à la perte de vitesse du français, notamment dans la région métropolitaine, le PQ compte renforcer la Charte de la langue française, notamment en y assujettissant les cégeps. Si les péquistes ravissent le pouvoir le 4 septembre, les portes des cégeps de langue anglaise seraient du coup fermées pour plus de 6900 francophones et 5600 nouveaux arrivants chaque année, selon la Fédération des cégeps.
« Si les allophones n’avaient du jour au lendemain plus accès aux cégeps anglophones ou ne pouvaient le faire qu’en payant le plein prix, ce serait, sans être une déclaration de décès, la mort annoncée pour au moins certaines institutions qui ont leur importance dans la vie anglophone », explique Daniel Weinstock. « Une communauté vit par ses institutions. »
Les promesses du PQ de réviser le programme d’immersion en anglais offert aux élèves de 6e année du primaire à compter de cette année et de faire de la maîtrise du français un prérequis pour les nouveaux arrivants - non plus les anglophones de souche et les autochtones - souhaitant briguer les suffrages ont aussi semé l’inquiétude. Mais le projet de Charte de la laïcité qui consacrerait la neutralité de l’État dans ses diverses manifestations en obligeant notamment les agents de l’État à s’abstenir de porter tout signe religieux ostentatoire a, lui, été accueilli avec une volée de bois vert.
«Marois talks constantly about “nous” - and makes it clear that it doesn’t include “moi” or “vous”», a déploré le columnist à The Gazette Josh Freed, qui est également l’auteur du livre à succès The Anglo Guide to Survival in Québec.
« Comme je l’ai expliqué à un ami proche au cours d’un dîner dans une longue discussion sur le PQ et les référendums et la xénophobie et l’intolérance : j’en ai marre de cette merde », a écrit un cadre d’une université anglophone. Précisant au passage n’avoir « jamais été un “angryphone” », l’homme, qui a déménagé ses pénates dans la métropole québécoise il y a un quart de siècle, s’interroge sur sa volonté de « vivre dans le monde brave de Pauline Marois ». « Pas si sûr. Et qu’est-ce que je peux faire à ce sujet ? Not bloody much. »
Si « ça ne semble pas utile d’utiliser de la rhétorique enflammée comme celle-là pour caractériser les positions du Parti québécois » aux yeux du professeur Weinstock, il n’en demeure pas moins que les positions de la « mouture 2012 » du PQ s’avèrent « beaucoup plus conservatrices », selon lui.
« La plus dangeureuse élection »
Le scrutin de mardi est ni plus ni moins « la plus dangereuse élection dans les [dernières] décennies », selon le magazine canadien-anglais Maclean’s. Le journaliste Martin Patriquin - célèbre pour avoir signé l’article-choc « Quebec : The most corrupt province » - s’y efforce d’expliquer comment « les attaques pas si subtiles du PQ contre l’anglais a alimenté un retour inquiétant de la politique identitaire ».
Le programme politique du PQ en matière d’identité a également suscité des critiques sévères chez des francophones… souverainistes. En entrevue avec l’équipe éditoriale du Devoir, les coporte-parole de Québec solidaire, Françoise David et Amir Khadir, ont invité la chef du Parti québécois à ne négliger aucune précaution, dont celle d’« aller voir où sont les consensus sociaux », si elle affronte ces « questions sensibles ». « Je ne comprends pas en quoi ça nous avance de heurter les minorités, de les mettre à l’index, de susciter ce genre de tensions, qui ne sont pas à l’avantage du camp souverainiste », a affirmé M. Khadir.
Sur ce terrain, un gouvernement dirigé par Pauline Marois « essaiera de créer des conditions gagnantes pour un autre référendum » et donc de doper les intentions de vote pour le Oui, soupçonne Daniel Weinstock. Pour y arriver, il pourrait monter de toutes pièces des « conflits constitutionnels ». Une recette : 1. faire adopter par l’Assemblée nationale une Charte de la laïcité; 2. assister à son invalidation par la Cour suprême du Canada; 3. marteler aux Québécois qu’ils sont emprisonnés dans le cadre constitutionnel canadien.








