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    Élections québécoises - Surmonter le 4 septembre

    1 septembre 2012 |Christian Nadeau - Professeur de philosophie à l’Université de Montréal | Québec
    Au printemps dernier, la grève fut une remise en question d’un ordre social où la politique appartient aux seuls élus. Il nous appartient dès aujourd’hui de donner suite à ces engagements, écrit Christian Nadeau.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Au printemps dernier, la grève fut une remise en question d’un ordre social où la politique appartient aux seuls élus. Il nous appartient dès aujourd’hui de donner suite à ces engagements, écrit Christian Nadeau.

    Le 1er août, le lieutenant-gouverneur du Québec, Pierre Duchesne, signait le décret qui allait dissoudre l’Assemblée nationale et déclencher la 40e élection générale du Québec. Depuis ce jour, tout se passe comme si le débat d’idées avait été complètement écarté au profit de la seule rationalité partisane et du suivi au jour le jour des contingences qui affectent les politiciens.


    Le déclenchement des élections a été le moment d’une reprise en main de la politique par les politiciens professionnels. Depuis lors, ceux-ci dominent complètement l’actualité, ce qui a pour effet de séparer davantage la société civile de ses représentants. Mais comment s’expliquer un tel engouement du public - car il s’agit bien de public - pour des Césars en manque de Rubicon, et dont la garde rapprochée contient toujours un ou deux Brutus ?


    Que s’est-il passé ? Comment en sommes-nous venus là ? Comment avons-nous pu si rapidement tourner le dos au formidable élan de mobilisation politique suscité par la grève étudiante et les événements du printemps dernier ?

     

    Quelles suites pour le printemps 2012 ?


    En dehors des partis politiques, nous sommes tous responsables du climat délétère de ces élections. La fatigue et l’amertume qui inévitablement suivent un mouvement social d’une telle ampleur n’excusent pas tout, ni nos emplois du temps surchargés. Nous avons préféré reprendre la position confortable du spectateur et, qui plus est, pour assister à une pièce dont les personnages sont en quête d’auteurs. En ce moment plus que jamais, la population du Québec est à l’écoute de ses politiciens professionnels, alors que nous devrions connaître précisément la situation inverse.


    Bien entendu, nous pouvons tenir les élus responsables pour avoir trahi notre confiance. Cela ne veut pas dire que leur pouvoir nous échappe. Ils sont libres d’outrepasser leurs prérogatives si, et seulement si, nous leur donnons toute latitude pour le faire, ne serait-ce que par notre passivité. De plus, nos sentiments de colère ou de frustration, qu’ils s’expriment par le vote ou par la contestation dans les rues, ne changeront rien à l’état actuel des choses si nous persistons à mettre au rancart nos obligations citoyennes.

     

    La fin et les moyens


    Nous le savons tous, il y a péril en la demeure. Je suis persuadé que la défaite du Parti libéral du Québec est essentielle si nous voulons éviter une transformation de fond en comble du Québec tel que nous le connaissons. Toutefois, quel que soit le résultat du vote, nous devons déjà penser aux lendemains du 4 septembre.


    Voter, ou dénoncer une politique, militer pour un parti ou une cause, ces gestes ont leur importance, personne ne doit en douter. Mais plus fondamentalement, combattre la corruption exige de comprendre pourquoi celle-ci se perpétue. Lutter contre les inégalités demande d’identifier les lieux où ces dernières sont les plus criantes.


    Que savent les Québécois des problèmes de logement ? Que savent-ils de la relation entre pauvreté et santé publique ? Comment favoriser l’alphabétisation ? Pourquoi et comment faut-il assurer le financement des services sociaux ?


    La prise de conscience de tels enjeux demande un processus continu d’éducation civique, lequel nécessite un échange constant pour éviter les oeillères du dogmatisme et de l’idéologie. Inversement, la politique spectacle du mois dernier freine la compréhension des problèmes fondamentaux auxquels nous devrons faire face et détourne notre attention des enjeux centraux au profit de considérations secondaires.

     

    Au nom de quoi votons-nous ?


    Je ne condamne pas ici le processus électoral en lui-même, mais ce que nous en retenons : un pugilat d’ambitieux et un concours de promesses douteuses. Voter est un geste nécessaire et tout particulièrement maintenant, si infime soit l’influence du vote de chaque personne. Encore faut-il savoir pourquoi nous votons. Au nom de quoi ? Que voulons-nous au juste ? Que souhaitons-nous pour les mois et les années à venir ?


    Au printemps dernier, la grève fut une remise en question d’un ordre social où la politique appartient aux seuls élus. Il nous appartient dès aujourd’hui de donner suite à ces engagements. Il nous appartient de poursuivre ce dialogue civique et ce rassemblement citoyen. La grève, les manifestations, tout comme les élections, ne sont que des outils de la délibération démocratique. Sans de tels outils, nous ne serions pas en mesure d’exercer les fonctions citoyennes de surveillance et de défiance, ni non plus capables d’effectuer des choix. Il s’agit là toutefois d’un ensemble de moyens et non de fins en soi.

     

    Un simple rapport de force ?


    On me répondra que je défends une vision idéalisée de la vie politique. Pour plusieurs, la politique relève du simple rapport de force. J’ai entendu la même opinion, à gauche comme à droite, autant chez les politiciens que chez les commentateurs politiques, et je l’ai même entendue aussi très souvent parmi les militants de la grève étudiante. Pourtant, je n’arrive pas à comprendre qu’un rapport de force trouve sa justification en lui-même.


    Dans les faits, je veux bien admettre que l’échange politique, qu’il ait lieu dans la rue, sur la scène médiatique ou parlementaire, s’approche davantage de la lutte que de la délibération. Mais si l’issue d’un débat social dépend uniquement du rapport de force, alors nous consentons à la loi du plus fort.


    Qu’on me comprenne bien. Cela ne veut pas dire que la force doit être absente de tout rapport politique. Ce serait, d’une part, demander l’impossible et, d’autre part, réduire le débat à des croyances désincarnées. En effet, l’affirmation d’un engagement, le fait d’exprimer clairement ses positions, tout cela demande un effort contre des obstacles impressionnants. Cet effort contre l’adversité tient déjà en lui-même du rapport de force. Toutefois, si la force accompagne parfois une conviction, elle ne doit jamais en être une elle-même.


    Il est grand temps que cette campagne électorale se termine pour enfin parler de politique. Il est temps que se mettent en place de vastes chantiers publics de réflexion commune et que nous puissions, quelles que soient nos allégeances politiques, justifier nos choix par des arguments, lesquels seront évalués en commun en dehors des joutes rhétoriques et des vanités partisanes.


    Quel que soit le résultat du vote de mardi prochain, il faudra surmonter ces élections. Il faudra persévérer et rendre justice au combat des étudiants : celui d’une lutte pour l’éducation, par l’éducation. Si nous ne nous ressaisissons pas, la droite du Québec aura réussi au-delà de ses espérances : après avoir détourné l’État de son rôle, elle aura dépossédé la société civile de ses débats et de sa capacité à comprendre pourquoi il faut dire non à l’inadmissible.

    ***
     

    Christian Nadeau - Professeur de philosophie à l’Université de Montréal













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