L’indépendance de la SQ mise en cause

Courroucé, Jean Charest a réagi au reportage de Radio-Canada en affirmant que depuis qu’il est premier ministre, « jamais, jamais, jamais » il n’est intervenu dans une enquête policière ou en a été informé.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Courroucé, Jean Charest a réagi au reportage de Radio-Canada en affirmant que depuis qu’il est premier ministre, « jamais, jamais, jamais » il n’est intervenu dans une enquête policière ou en a été informé.

Jean Charest peut compter sur le vote d’Eddy Brandone, un militant libéral et ex-dirigeant de la FTQ-Construction que Radio-Canada a lié hier au monde interlope.

Joint en début de soirée par Le Devoir, M. Brandone a nié avoir contacté Jean Charest en mars 2009 dans le seul but de faire cesser une filature effectuée par la Sûreté du Québec (SQ). « J’ai jamais été filé par la SQ. J’ai jamais fait arrêter la filature en parlant à Jean Charest. Je comprends pas qu’ils disent des affaires de même. Je vais les actionner », a-t-il affirmé alors qu’il n’avait pas encore vu le reportage incriminant.


La société d’État a rapporté hier que des agents de la SQ avaient reçu l’ordre d’interrompre la filature de M. Brandone après que ce dernier eut rencontré M. Charest dans un hôtel de Dorval, en marge d’une réunion du premier ministre avec la communauté inuite. L’incident aurait provoqué un malaise au sein de la SQ ; citant quatre sources policières, Radio-Canada indique que la décision d’interrompre la filature a pris les autorités de court. L’une de ces sources a expliqué que les enquêtes criminelles ne doivent pas donner l’impression de s’approcher trop près du premier ministre.


Eddy Brandone a plutôt raconté au Devoir avoir salué le premier ministre lors d’une rencontre fortuite, car il est un militant libéral. Il a d’ailleurs souligné qu’il entend bien donner son appui à la candidate libérale dans sa circonscription de Mille-Isles, à Laval, le 4 septembre prochain. « J’étais pas là pour Jean. C’est les autochtones que j’allais voir », a dit cet ancien secrétaire-trésorier de la FTQ-Construction.


Il a précisé ne pas avoir revu le chef libéral depuis cet événement. M. Brandone a connu M. Charest lorsque ce dernier était au Parti conservateur. Par la suite, les deux hommes se sont croisés à l’occasion de cocktails de financement, notamment pour l’ex-député Michel Bissonnette. « Je suivais plus la politique quand Michel était député. […] Une fois par année, il faisait un cocktail de financement et on m’appelait pour acheter un billet », affirme-t-il.


Quant à ses possibles liens avec des personnes souvent associées au crime organisé, comme Rénald Desjardins, M. Brandone a tout rejeté du revers de la main. « Je ne le connais même pas. Je l’ai déjà entrevu, mais j’ai jamais mangé avec lui, j’ai jamais bu avec lui. J’ai même pas son téléphone », a-t-il soutenu.


Le reportage de Radio-Canada a eu l’effet d’une bombe. Courroucé, Jean Charest a réagi au reportage en affirmant que depuis qu’il est premier ministre, « jamais, jamais, jamais » il n’est intervenu dans une enquête policière ou en a été informé.


« De surcroît, je trouve ça insultant pour la Sûreté du Québec d’insinuer qu’une décision aurait été prise parce que cette personne-là m’aurait croisé cette journée-là », a-t-il dit dans un court point de presse en soirée hier, avant une assemblée partisane à Saint-Léonard-d’Aston.


Cinglant, Jean Charest s’en est pris au travail des journalistes, qualifiant d’« épouvantable » le reportage de Radio-Canada. « On parle beaucoup d’éthique des politiciens, je pense qu’on devrait aussi parler d’éthique des journalistes de Radio-Canada », a-t-il laissé tombé.


Le chef libéral a confirmé qu’il connaît Eddy Brandone depuis 1993 alors que ce dernier était un des donateurs pour sa course à la chefferie du Parti progressiste-conservateur. Militant au Parti libéral du Québec par la suite, M. Brandone a eu l’occasion de rencontrer le chef libéral à plusieurs reprises lors de manifestations partisanes. « C’est quelqu’un que je reconnais parce qu’il vient du milieu syndical, ce qui est rare chez nous [au Parti libéral] », a-t-il précisé.


Ce n’est pas une de ses proches connaissances, a-t-il fait comprendre. « Il y a bien des gens qui m’appellent Jean. » C’est chose courante dans sa vie politique que les militants disent qu’ils le connaissent. « En 30 ans de carrière, nous rencontrons beaucoup de gens », a fait valoir Jean Charest.


Jean Charest se souvient d’avoir « croisé » Eddy Brandone lors de cette rencontre avec les Inuits. « Je n’ai pas souvenir de la conversation et ce n’était pas des conversations de fond », a-t-il indiqué. Il ne lui a pas parlé de « dossiers ». « Quand je le vois, c’est des échanges cordials [sic] », a-t-il ajouté.


Le reportage est « insinuation » qui tente d’établir un lien entre le fait qu’il ait croisé Eddy Brandone et l’arrêt de la filature, a critiqué le chef libéral.


Le reportage tombe au moment où le thème de la corruption est ramené à l’avant-plan de la campagne électorale avec l’arrivée en scène de Jacques Duchesneau. « Comment se fait-il que ça sort aujourd’hui ? Très bonne question. Après une semaine de campagne électorale, pour une affaire qui s’est passée en 2009, soudainement, c’est aujourd’hui dans les nouvelles », s’est plaint Jean Charest.


Le branle-bas de combat s’est également fait sentir du côté de la Sûreté du Québec, dont l’indépendance est ainsi remise en question. Le porte-parole Guy Lapointe a indiqué que la SQ « jouit d’une totale et complète indépendance en matière d’enquête ». Il a toutefois reconnu qu’il y a eu une filature en mars 2009. « Elle a été interrompue à la suite d’une décision opérationnelle. C’est aucunement dû à de l’ingérence politique », a-t-il assuré.


La chef du Parti québécois a également réagi alors qu’elle faisait campagne sur la côte de Beaupré. « C’est très inquiétant », a déclaré Pauline Marois. « M. Charest doit absolument s’expliquer sur les liens qu’il a avec Eddy Brandone. Depuis combien de temps a-t-il ces liens […] ? Il est le premier ministre du Québec. Il a, je crois, le devoir de nous expliquer la nature de ces liens et de confirmer ou pas ce qu’on nous indique actuellement. » Aux yeux de la chef péquiste, il n’est « pas normal » qu’une filature soit stoppée comme ce fut le cas pour M. Brandone, et c’est pourquoi il est urgent que Jean Charest s’explique personnellement.


Avec La Presse canadienne

Avec Robert Dutrisac et Antoine Robitaille

  • François Ricard - Inscrit 9 août 2012 06 h 00

    La commission Charbonneau

    Il devient de plus en plus évident que Charest et le PLQ avaient tout avantage de faire des élections dès maintenant. Et cette décision a été prise il y a des mois. De là la volonté très nette de ne pas résoudre la crise étudiante, où le rôle de la SQ est aussi un peu bizarre et trouble, appuie pareille assertion.

  • Marc Bégin - Inscrit 9 août 2012 06 h 13

    Encore des vieilles affaires

    Si Jean Charest avait institué une commission d'enquête sur la corruption il y a 3 ans lorsque les partis de l'opposition le demandaient,cela ferait 3 ans qu'il aurait été blanchi.Finalement,c'est de son travers si connu pour économiser nos impôts dont il est encore victime.

    • Lorraine Dubé - Inscrite 9 août 2012 07 h 00

      Vous faites preuve de sarcasme ce matin?
      L'information provient de 4 sources policières. Il est clair que le PM a fait mille détours en 3 ans pour dissimuler la turpitude qui caractérise son gouvernement.

      Jean Charest a déjà démissionné pour tentative d'influence d'un juge, alors qu'il était ministre au sein du gouvernement Mulroney. Le passé est garant de l'avenir!

      Le couvercle de la marmite de la Commission laisse déborder la sauce visqueuse. Plusieurs sont offusqués avec raison de voir Charest déclencher ces élections opportunistes, comme en 2008.

      Attendez de voir les résultats en septembre au retour de la Commission. S'il fallait qu'on y enquête au delà de 10 ans, le financement du PLQ de Robert Bourassa serait également dans la mire. La CECO avait fait état de la relation du PLQ avec la pègre. Une proximité qui ne date pas d’hier!

      À propos, l’UPAC ménage le PM avant les élections? Les rapports lui étant remis sont-ils tablettés?

    • Bernard Duplessis - Inscrit 9 août 2012 08 h 09

      Le problème c'est qu'il se cache derrière son rôle de Premier Ministre. Attendez qu'il retombe simple citoyen. Pauvre ti-Jean. Il va avoir besoin d'une "police d'assurance" supplémentaire croyez-moi. Mais ce n'est rien pour ti-Jean car ti-Paul va être là pour le protéger et payer la facture. C'est normal ti-Jean lui a rendu tellement service en baissant ses impôts...

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 9 août 2012 12 h 48

      "Si Jean Charest avait institué une commission d'enquête sur la corruption il y a 3 ans lorsque les partis de l'opposition le demandaient,cela ferait 3 ans qu'il aurait été blanchi" Qu'en savez-vous ? L'enquête est en cours. Vous vendez la peau de l'ours avant de l'avoir tué. On verra bien les conclusions de la Commission Charbonneau que Charest a obstinément refusé depuis 3 ans. Ça en dit long.

  • Jacques Morissette - Abonné 9 août 2012 06 h 14

    À force de coïncidence... Y aurait-il un peu, beaucoup, de vrai dans tous ça?

    On peut lire un texte du blogue de Jean-François Lisée ce matin, sur un sujet qui ressemble à celui-ci:

    http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/la-

    • Lorraine Dubé - Inscrite 9 août 2012 07 h 11

      Merci pour le lien.

      J-F Lisée corrobore ce que j'exprimais dans mon message précédent:
      «Au cours d’entretiens séparés, quatre sources sont revenues sur le sujet. Toutes se demandent si le gouvernement n’utilise pas l’UPAC pour s’informer sur les enquêtes en cours et, si besoin, «mettre le couvercle» sur les dossiers chauds.»

    • Pierre Bellefeuille - Inscrit 9 août 2012 08 h 54

      Excellent lien monsieur Morissette!

  • Steve Brown - Inscrit 9 août 2012 06 h 30

    Travail d'enquête

    Beau travail de la part des journalistes.

    Steve Brown
    Charny

  • Marc Lacroix - Abonné 9 août 2012 06 h 45

    Des questions, encore des questions !

    Il semble bien qu'il y ait un problème. Il est beaucoup trop tôt pour affirmer qu'il y a eu ingérence politique dans cette histoire, mais le simple fait que la filature ait été interrompue implique qu'il y ait eu ordre de l'interrompre. Pourquoi arrêter de filer Brandone ? Est-ce la direction de la SQ qui s'est montré pusillanime ? J'aurais tendance à le croire car je doute que les enquêteurs chargés des filatures soient si faciles à repérer. Si c'est le cas, afin de conserver sa crédibilité, la SQ devrait reconnaître l'erreur... Si ce n'est pas alors il faut savoir qui et qu'est qu'est-ce qui a fait avorter l'opération.

    Sous aucune considération, le premier ministre ou tout autre politicien ne devraient être mis à l'abri d'enquêtes policières, car leurs fonctions impliquent un haut niveau d'intégrité. Si par leurs actes des politiciens laissent croire qu'ils pataugent dans des milieux douteux, alors il faut établir la vérité.

    • Jean-Claude Archetto - Inscrit 9 août 2012 09 h 01

      Il semble bien qu'il y ait un problème en effet, J.F Lisée qui a repris son blogue à l’Actualité nous éclaire grandement sur le sujet en mentionnant entre autre :

      Des enquêteurs déplorent que leur travail soit orienté essentiellement vers le monde municipal. Et là encore, avant d’interroger le moindre conseiller municipal, ils doivent aviser leurs supérieurs, qui en informent le commissaire de l’UPAC. Ils se plaignent qu’on les oblige à réinterroger des suspects, sans aucune justification, et se demandent si ce n’est pas là une façon de ralentir leurs enquêtes et d’éventuelles accusations.”

      Auparavant, des membres de la SQ avaient envoyé une lettre — non signée — affirmant subir des pressions politiques dans le cadre de leurs enquêtes. La lettre se lisait en partie comme suit:

      «Nos enquêtes sont orientées sur des cibles précises et nos enquêteurs doivent constamment en tenir informés leurs supérieurs de leur évolution, indique la lettre. Aucun membre du gouvernement ne sera enquêté sans que M. Martin Prudhomme, sous-ministre à la sécurité publique, ou que M. Robert Lafrenière, commissaire de l’UPAC, en soient informés.» Or, ces deux personnes travaillent sous les ordres du ministre de la Sécurité publique, souligne l’auteur.

      http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/la-

      C’est assez clair il me semble.

    • Jacques Beaudry - Inscrit 9 août 2012 11 h 02

      Faudrait pas oublier que radio-canada n'a rien inventé. Quatre policiers en témoignent.

    • Marc Lacroix - Abonné 9 août 2012 15 h 20

      Je viens de lire l'article de JF Lisée. De toute évidence, le mode de fonctionnement actuel de la SQ permet au parti libéral (au gouvernement) de contrôler le déroulement des enquêtes. Ce type de "précaution" doit être dénoncé avec la plus grande énergie. Les journalistes et tous les citoyens qui veulent voir émerger un Québec débarrassé des ses parasites devraient exiger de connaître la version complète de la filature de M. Brandone. Il faudrait en plus demander à ce que la direction de la SQ s'explique au sujet des précautions à prendre autour des personnes du PM et d'autres personnes impliquées en politique; ce qu'on comprend actuellement de cette histoire est simplement indécent.