La commission Charbonneau s’invite dans la campagne
Des critiques du procureur en chef, Sylvain Lussier, à l’endroit de Jacques Duchesneau déclenchent une tempête
L’intervention du procureur-chef de la commission Charbonneau, Me Sylvain Lussier, qui réagissait aux critiques de Jacques Duchesneau sur son passage à titre de témoin, en juin dernier, a soulevé l’ire des caquistes alors que libéraux et péquistes l’ont saluée.
Pour Jacques Duchesneau, il s’agit d’une « manoeuvre totalement inacceptable qui jette du discrédit sur la neutralité de la commission Charbonneau », a-t-il fait valoir par voie de communiqué.
Son chef, François Legault, n’a guère été plus tendre à l’endroit de Me Lussier, s’interrogeant sur les motivations profondes de celui-ci. Il a laissé entendre que le procureur-chef aurait pu agir dans l’intérêt du gouvernement libéral dans le cadre de la commission Charbonneau. « Pourquoi M.Lussier n’a pas posé les questions ? Est-ce qu’il avait quelque chose à cacher ? Est-ce qu’il protégeait le gouvernement ? », a lancé sur un ton outré M.Legault.
Ce dernier n’écarte pas non plus l’idée que la sortie du procureur-chef puisse avoir été téléguidée par les détenteurs du pouvoir. « On peut se poser la question, a-t-il affirmé. Moi, j’aimerais avoir la réponse de M.Charest. Je veux absolument savoir si le premier ministre et le ministre de la Justice cautionnent une telle attitude de la part d’un commissaire qui est censé être indépendant. »
En soirée, dans une assemblée partisane à Sainte-Clotilde-de-Horton, Jean Charest a fustigé François Legault et Jacques Duchesneau en raison de leur « attaque frontale » contre le procureur-chef de la commission Charbonneau. « M.Duchesneau, après avoir encensé la commission et l’avoir comparée, et je cite, à […] un « dream team », l’a attaquée », a dit le chef libéral devant quelque 250 partisans. Au lieu de corriger son candidat, François Legault en a rajouté, a-t-il dénoncé. « L’indépendance de la commission Charbonneau doit être respectée et non pas attaquée », a conclu Jean Charest.
La guerre ouverte a débuté avec les critiques de M.Duchesneau à l’égard de la commission Charbonneau. En entrevue au Journal de Québec, la nouvelle recrue de la Coalition avenir Québec (CAQ) a soutenu qu’on lui avait posé des questions simplistes et qu’il n’avait pas réussi à passer ses « messages » lorsqu’il a témoigné devant la commission Charbonneau.
De plus, en se référant à son deuxième rapport portant sur le financement occulte des partis politiques, il a indiqué que de lui demander de nommer des noms maintenant, comme l’ont fait Me Lussier et le chef libéral Jean Charest, alors qu’il ne jouit plus de l’immunité contre les poursuites civiles et criminelles, était un véritable « piège à cons».
Sa sortie a fait réagir le procureur-chef de la commission. Piqué au vif par les propos du bouillant candidat caquiste, Me Lussier a affirmé que M.Duchesneau était libre de parler pendant les cinq jours de son témoignage devant la commission Charbonneau. « Vous connaissez le personnage, ce n’est pas quelqu’un qu’on contrôle ! S’il avait des choses à dire, il pouvait les dire », a déclaré Me Lussier à La Presse.
Il a aussi mentionné que la majorité des allégations contenues dans son rapport secret venaient de sources anonymes identifiées par des noms de code. « Il aurait fallu qu’il nous donne des noms, et il ne l’a pas fait », a expliqué Me Lussier.
Legault contre-attaque
Il n’en fallait pas plus pour faire bondir le chef de la CAQ, François Legault, qui se portait à la défense de son candidat vedette pour la deuxième journée consécutive. En point de presse à Saint-Jean-sur-Richelieu, en après-midi, le chef caquiste a remis de l’huile sur le feu, affirmant que le procureur en chef, Me Sylvain Lussier, avait « manqué à son devoir de réserve » en sortant publiquement, et ce, en pleine campagne électorale. « Je suis très surpris de commentaires comme ceux-là de la part d’un procureur en pleine campagne électorale. […] On a, en face de nous, un procureur qui manque à son devoir de réserve [et] qui manque de jugement », a-t-il tranché.
Il a précisé que Jacques Duchesneau était prêt à retourner à la commission Charbonneau dès lundi prochain pour répondre à toutes les questions et donner tous les noms qu’on lui demanderait.
En entrevue à RDI, Me Sylvain Lussier a soutenu que les règles de la commission permettent de rappeler un témoin, comme le demande Jacques Duchesneau. Il a ajouté que ce n’était toutefois pas dans le plan de match initial et que les procureurs n’avaient pas eu le temps d’évaluer cette nouvelle possibilité.
Me Lussier a reconnu avoir rencontré un certain nombre de personnes dont les noms étaient codés dans le deuxième rapport de M.Duchesneau. Selon lui, il en manquait toujours quelques-uns. Des échanges ont lieu pour obtenir leur identité. Il a néanmoins nuancé ses propos, disant que le travail de Jacques Duchesneau était jugé par la commission comme « intéressant et pertinent ».
Duchesneau a donné les noms
Quelques heures plus tard, Jacques Duchesneau s’est relancé dans l’arène par voie de communiqué, évitant les écueils des entrevues avec des journalistes. Il s’est dit troublé par la sortie de Me Lussier, qui a « outrepassé ses devoirs et obligations d’impartialité en s’immisçant dans la campagne électorale ».
M.Duchesneau a rappelé que « les enquêteurs de la Commission ont déjà rencontré deux des témoins que je leur ai référés et ceux-ci seront appelés à témoigner ». « Il y a d’autres témoins qui portent des noms de code par sécurité et dont les dépositions ont été remises aux enquêteurs. Ces témoins sont pour la plupart disposés à comparaître, mais ils craignent le cadre de la Commission et les impacts sur leur vie. J’espère que la sortie publique de Me Lussier ne les dissuadera pas de témoigner devant la Commission », a écrit M.Duchesneau.
Pourtant, en entrevue au Devoir le week-end dernier, Jacques Duchesneau a soutenu avoir donné tous les noms réclamés. « Jeudi soir, j’ai envoyé les noms à Me [Claude] Chartrand de tous les témoins qui sont dans mon rapport. »
Pauline Marois se contredit
Cette saga a fait réagir Pauline Marois, qui estime maintenant que l’avocate représentant le Parti québécois à la commission Charbonneau, Estelle Tremblay, a eu raison de se montrer « dure » avec Jacques Duchesneau. C’est nul autre que Me Lussier qui vient de lui donner raison, a soutenu la chef péquiste qui faisait campagne dans le Bas-Saint-Laurent.
En juin, Pauline Marois avait soutenu que Me Tremblay avait « peut-être poussé un peu loin » son interrogatoire de l’ancien policier devenu depuis candidat de la CAQ dans Saint-Jérôme. « Elle n’avait pas le mandat de décrédibiliser M.Duchesneau, je peux vous l’assurer », avait alors affirmé Pauline Marois. Dans les rangs du PQ, on s’inquiétait du ton de l’interrogatoire serré mené par l’avocate.
Hier, la chef péquiste a toutefois soutenu que rétrospectivement, c’était le « professionnalisme » qui avait conduit Mme Tremblay à « élever le ton et à être un peu dure » : « Certains ont dit qu’elle a fait un peu un excès de zèle, mais en même temps, elle était un peu estomaquée de voir les réponses. Peut-être que M.Lussier lui donne raison aujourd’hui. »
Pauline Marois se demande, du reste, si François Legault et son candidat vedette font confiance à la commission Charbonneau.
« Moi, je peux vous dire que je fais totalement confiance à la commission Charbonneau. Nous allons l’appuyer dans son travail et nous allons recevoir ses résultats en appliquant éventuellement ce qu’ils nous recommanderont. Je trouve ça un peu inquiétant que M.Duchesneau semble mettre en doute la commission Charbonneau. »
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Avec Kathleen Lévesque, Antoine Robitaille et Robert Dutrisac










