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    Conflit étudiant - Le Québec : une société à débloquer

    17 juillet 2012 |Pierre Beaudet, Professeur de développement international à l’Université d’Ottawa; Gordon Lefebvre, Enseignant à la retraite; Éric Martin, Professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit. | Québec

    Pour nombre d’observateurs, les élections qui s’en viennent à grands pas seront le point d’atterrissage du soulèvement étudiant et populaire du printemps 2012. Or, un simple brassage des représentants politiques ne parviendra pas à régler les contradictions profondes qui traversent la société québécoise, et dont ce conflit s’est avéré être le révélateur.


    Les institutions vétustes en place et l’absence de débat public sur les orientations que prend la société entrent en collision frontale avec les revendications d’une jeunesse qui ravive les idéaux fondamentaux de la Révolution tranquille à partir d’une nouvelle sensibilité altermondialiste, écologiste et féministe. L’avènement d’une démocratie plus authentique que les jeunes hommes et femmes revendiquent suppose des changements institutionnels beaucoup plus marqués que ne le permet le jeu de l’alternance des grands partis.


    On a voulu dépeindre les étudiants comme des « radicaux » intransigeants et des adeptes de la « violence » et de l’« intimidation ». Pourtant, leurs revendications seraient presque apparues banales dans les années 1960. À l’époque, le Parti libéral de Jean Lesage et l’Union nationale de Daniel Johnson père défendaient la gratuité scolaire. Le mouvement indépendantiste naissant, pour sa part, élaborait une critique des institutions parlementaires britanniques et de la domination du gouvernement fédéral qui entravaient l’épanouissement du peuple québécois. La jeunesse d’alors revendiquait le droit de choisir librement son avenir sans être soumise à des autorités dogmatiques ou des puissances étrangères illégitimes.


    Si les revendications étudiantes apparaissent aujourd’hui aussi scandaleuses, c’est que le Québec et son élite ont depuis longtemps abandonné le projet de la Révolution tranquille pour se soumettre au gouvernement fédéral et aux injonctions de la mondialisation économique. La crise du politique et de l’espace public a rendu la société allergique aux débats sur les questions de fond. Le radicalisme de marché n’hésite pas à réprimer sévèrement les mouvements sociaux qui contestent le caractère antidémocratique des réformes imposées par le néolibéralisme, lesquelles corrompent non seulement l’esprit de l’enseignement supérieur, mais l’ensemble des institutions publiques du peuple québécois.


    Le conflit qui a débuté au printemps 2012 révèle ce blocage. Nos institutions vétustes et l’absence d’un mode de scrutin proportionnel favorisent la domination, en alternance, d’un duopole formé des deux grands partis (le Parti libéral et le Parti québécois). On dira que le PQ exprime un autre point de vue. En réalité, ce n’est pas évident. Les étudiants se souviennent qu’il s’est lui aussi montré favorable de nombreuses fois à l’augmentation des droits de scolarité et à l’instrumentalisation commerciale de l’éducation dans le cadre de l’« économie du savoir ». Les jeunes naturellement ont peu confiance face à un jeu de « chaises musicales » entre ces deux pôles dominants.


    Les revendications des étudiants débordent la défense de l’éducation publique et de la gratuité scolaire. C’est la corruption de la chose publique, le bradage des ressources, la dégradation du territoire et de l’environnement, l’absence d’égalité des hommes et des femmes, bref, un vaste ensemble de blocages au niveau social qui les préoccupe.


    Une très grande partie des jeunes n’accepte pas que les orientations économiques priment la justice sociale et soient dictées par une poignée de gestionnaires et d’experts proches de l’élite économique. De même, les citoyens qui ont battu de la casserole pour épauler la jeunesse ne veulent pas bêtement substituer la « rue » à l’autorité politique : en exigeant une démocratie plus vivante et plus profonde, ils demandent d’avoir leur mot à dire, le droit d’être responsables de ce que devient le Québec, plutôt que de subir des politiques inéluctables, ultimement justifiées par le recours au bâton ou au bâillon.


    Lors des manifestations du printemps, les affiches, drapeaux et poèmes laissaient transparaître comme en filigrane un désir de réappropriation du projet d’autonomie collective et du projet de pays. Pourtant, la question de l’indépendance n’est pas trop explicite dans le discours étudiant. Cela exprime la difficulté de redéfinir explicitement un projet d’« émancipation nationale » qui, sous l’égide du PQ, en tout cas, a abouti dans un cul-de-sac, en partie parce que le PQ a misé sur Québec Inc. plutôt que sur les aspirations populaires.


    Le défi de surmonter ce « malentendu » entre les aspirations sociales et le projet d’émancipation nationale est réellement difficile. Même si des avancées ont été réalisées en ce sens par les mouvements populaires et par Québec solidaire, beaucoup reste à faire. C’est pourquoi le mouvement et les contradictions qu’il révèle ne disparaîtront sans doute pas avec l’élection qui approche.


    Seul l’avenir dira, cependant, si le mouvement parviendra non seulement à déverrouiller le blocage institutionnel de la société québécoise, mais à instituer un Québec dans lequel il n’aura plus honte de se reconnaître et où il sera enfin possible de dire « maîtres chez nous » de manière inclusive et décomplexée.

    ***
     

    Pierre Beaudet, Professeur de développement international à l’Université d’Ottawa; Gordon Lefebvre, Enseignant à la retraite; Éric Martin, Professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit.













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