Amiante - Éthique contre politique
Un mouvement mondial de bannissement de l’amiante est en marche, peu près de s’atténuer. Des organisations comme l’OMS et l’ONU écarquillent les yeux devant l’apathie du Canada, qui refuse toujours de placer l’amiante sur la liste des substances dangereuses. L’Institut national de santé publique du Québec a clairement indiqué le statut cancérigène de l’amiante, peu importe la forme.
Avec de telles prémisses, on comprendra aisément que depuis cette annonce tombée en douce vendredi à 16 h, la communauté scientifique et médicale s’emporte ! Que faudra-t-il de plus qu’un cortège de 100 000 morts par année - chiffres de l’OMS - pour convaincre que malgré des avancées en matière de sécurité, l’amiante demeure à proscrire ? Des millions sont dépensés par Ottawa pour éliminer toute trace des fibres maudites dans ses édifices parlementaires, mais on songe à exploiter l’or blanc pour le destiner au marché indien ? Chaque année, 70 % des morts faisant l’objet d’une réclamation à la CSST sont causées par l’amiante. Mais le président-directeur général de Mine Jeffrey songe à intenter une poursuite contre la Société canadienne du cancer, qui dénonce à tort le chrysotile… !
Et puisque les premiers concernés font la fête, voyant avec ce prêt de 58 millions la fin d’un règne économique morose, l’autruche libérale peut aisément s’enfouir la tête sous le sable. En 2001, Asbestos comptait 14 000 âmes. Dix ans plus tard, la moitié avait filé voir si elle vivait mieux ailleurs. La mine Jeffrey incarne un passé riche, et malgré les histoires de famille marquées par les ravages de l’amiantose, silicose, cancer du poumon, les nouvelles normes de sécurité sont suffisamment rassurantes pour que la population du coin ne s’accroche qu’aux promesses d’emplois - 425 directs, plus de 1000 indirects -, sans trop s’arrêter aux pronostics macabres.
On ne peut blâmer ces citoyens, car la décrépitude économique entraîne tout un lot de maux, de l’âme et de la santé, qui pèse. Mais on peut toutefois condamner l’absence totale de morale politique dans ce dossier, une « incompétence transversale » persistante à voir le bilan récent des libéraux. « L’utilisation sécuritaire du chrysotile », reprise en guise de défense hier par le premier ministre Jean Charest, est devenue le leitmotiv des autorités, qui assurent que l’exploitation et la manipulation de l’amiante sont bardées de protections.
Mais à côté des mises en garde concernant les risques pour la santé, ces remparts nous semblent d’une minceur extrême, destinés à éteindre les protestations plutôt qu’à offrir une réelle garantie. Cela rappelle un feuilleton du genre lié à l’industrie du tabac, qu’on voit se défendre maintenant en cour. Les questions éthiques soulevées par l’exploitation d’une fibre dangereuse destinée principalement à l’exportation en Inde, là où les conditions de manipulation n’ont rien à voir avec celles d’ici, sont particulièrement troublantes. Notre image internationale, déjà mise à mal par un immobilisme environnemental, n’en gagnera aucun bon reflet.
Mauvaise note aussi à l’hypocrisie des silencieux : le Parti québécois tiendrait là une occasion de dénoncer l’inacceptable, mais il stagne en eaux troubles : mauvais pour la santé, dit un de ses candidats. Bon pour l’économie, affirme un de ses députés du coin. Souffler le chaud et le froid ? Pas mieux pour l’image.








