Commission Charbonneau - «L’argent sale permet de faire des élections»
La commission d'enquête sur l'industrie de la construction, un dossier du Devoir Jacques Duchesneau a largué une petite bombe, hier, à la veille de la conclusion de son témoignage à la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC). Les partis politiques tirent la manche des firmes de génie-conseil (et non l’inverse) pour obtenir des dons illégaux.
« Les organisateurs de partis politiques passeraient des commandes aux firmes de génie pour obtenir de l’argent, a dit M. Duchesneau. L’argent sale permet de faire des élections. »
Selon ses estimations, sept dollars sur dix dans les coffres des partis provinciaux proviennent de dons illégaux. Ils tiennent deux comptabilités séparées, l’une pour le Directeur général des élections (DGE) et l’autre pour leurs véritables affaires, a expliqué M. Duchesneau. Il a fait état d’une formation politique si grassement choyée qu’elle peine à fermer son coffre-fort… De même, 65 % des pots-de-vin servent à engraisser les politiciens en fonction, a-t-il ajouté.
Bref, les références à un « univers clandestin d’une ampleur insoupçonnée », contenues dans le premier rapport de l’Unité anticollusion (UAC), visent non seulement les firmes de génie, mais aussi les partis politiques provinciaux et municipaux.
Un rapport secret
Après son renvoi de l’Unité anticollusion pour manque de loyauté, en octobre 2011, le « citoyen » Duchesneau a continué de récolter des informations sur le financement illicite des partis. Le sujet, effleuré dans le premier rapport de l’UAC, ne passionnait guère le ministre des Transports de l’époque, Sam Hamad.
L’ex-patron de l’UAC a pu compter sur 13 nouveaux témoins dont la contribution a été déterminante pour comprendre les relations incestueuses entre la classe politique et le monde des affaires. Il y a « obligation » de faire des dons pour obtenir des contrats publics au municipal, assure M. Duchesneau. Des firmes de génie-conseil, des bureaux de comptables et des cabinets d’avocats participent à l’organisation d’élections « clés en mains », un phénomène qui n’a rien d’une fiction.
M. Duchesneau a produit un rapport personnel d’une cinquantaine de pages, déposé sous scellés hier, au titre éloquent : Financement illégal des partis politiques, un système hypocrite où l’influence est à louer, où les décisions sont à vendre.
Le premier rapport de l’UAC marquait « un pas dans la bonne direction », estime Jacques Duchesneau. Mais si la commission Charbonneau veut saper les fondements de l’empire clandestin, elle devra s’intéresser de près au financement des partis. Reprenant la métaphore de la « course à relais », il a souhaité que la CEIC arrive avec « de meilleures découvertes » que les siennes. « C’est sûr et certain que vous allez nous amener dans des avenues qu’on n’a pas encore arpentées », a-t-il dit.
Craintes de poursuites
Les travaux ont été retardés en matinée en raison de commentaires du procureur en chef de la CEIC, Sylvain Lussier, qui ont eu l’effet d’une douche froide sur Jacques Duchesneau et ses ex-collaborateurs de l’UAC, Annie Trudel et Martin Morin.
Me Lussier a indiqué à La Presse que la commission Charbonneau ne pouvait garantir aux témoins l’immunité contre les poursuites au civil, notamment pour diffamation. L’avocat de M. Duchesneau et ses collègues ont voulu des éclaircissements.
Bon prince, Me Lussier a admis son erreur après avoir passé en revue la Loi sur les commissions d’enquête et la Loi sur la presse. Les témoins sont protégés tant contre les poursuites au criminel (sauf en cas de parjure ou de témoignage contradictoire) qu’au civil, a-t-il assuré.
Jacques Duchesneau est demeuré prudent dans ses déclarations, au point d’agacer la présidente de la CEIC, France Charbonneau, et le commissaire Renaud Lachance. Depuis le début de la semaine, ils cherchent constamment à obtenir des précisions sur l’identité des principaux maîtres d’oeuvre des stratagèmes de corruption et de collusion sur les chantiers de construction.
Si M. Duchesneau et son équipe ont pu faire parler quelque 400 témoins, c’est parce qu’ils ont su gagner leur confiance en leur promettant l’anonymat, « une condition sine qua non » à l’accomplissement du mandat de l’UAC. M. Duchesneau a ramé pour respecter ses promesses. « On a des contraintes, ce n’est pas pour vous cacher quelque chose », a-t-il dit.
Encore Fava
L’avocat de l’Association des constructeurs de route et grands travaux du Québec, Denis Houle, n’apprécie pas la méthode Duchesneau. Alors que la CEIC déplore qu’il n’en dise pas assez, Me Houle lui reproche de trop parler et de monter en épingle des cas isolés pour faire la preuve d’un stratagème de corruption et de collusion.
Des étincelles ponctuent les échanges entre les deux hommes, qui poursuivront leur joute oratoire aujourd’hui.







