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    Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec

    « À cause de l’usure du parti au pouvoir, nous assistons aujourd’hui à un moment d’égarement, de dérive, de déshonneur »

    12 juin 2012 |Gérard Bouchard - Professeur, Université du Québec à Chicoutimi | Québec
    Le professeur Gérard Bouchard
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le professeur Gérard Bouchard
    Le Québec vit depuis quelques mois une crise sociale qui, par sa durée, son intensité, la profondeur et la variété de ses enjeux, a peu de précédents dans son histoire. Pourtant, comme il arrive souvent, nul ne l’avait prévue, et il faudra du recul pour en saisir toutes les coordonnées. La réflexion qui suit se veut donc préliminaire et partielle.

    Comment en sommes-nous arrivés là ?


    D’une controverse autour des droits de scolarité qui opposait les étudiants au ministère de l’Éducation, on en est arrivé à un conflit aux multiples dimensions qui trahit un profond mécontentement dans notre société et remet en cause l’ensemble de la gestion du gouvernement : son manque de transparence, sa négligence à refréner la corruption, sa collusion avec le grand capital, son déficit démocratique, son insensibilité face aux attentes les plus légitimes des Québécois, sa passivité dans l’arène constitutionnelle, ses graves carences en matière de gestion des ressources naturelles et de protection de l’environnement, sa timidité dans la défense de la langue, son inaction et son improvisation dans divers autres dossiers.


    On connaît le scénario des derniers mois : un gouvernement qui semble ne pas prendre au sérieux le mouvement étudiant et laisse pourrir la situation ; qui attend beaucoup trop tard (fin mai) pour proposer un véritable compromis alors qu’entre-temps, la colère s’est installée, le mouvement s’est radicalisé, la polarisation s’est durcie ; un chef d’État qui, après avoir brûlé une ministre, aurait dû lui-même prendre le dossier en mains, mais qui a plutôt choisi de s’en remettre au judiciaire (avec les effets désastreux que l’on connaît) pour régler un problème qui relevait clairement du politique.


    Le mouvement étudiant lui-même n’est pas sans faute. Ayant fermement établi son rapport de force, il aurait pu accepter les dernières offres de l’État qui contenaient d’importantes concessions et qui auraient permis à toutes les parties de sauver la face, en plus de restaurer le calme dans la rue, en attendant de reprendre le débat dans un autre cadre. En conséquence, on voit maintenant le public retirer progressivement son appui aux étudiants et se tourner de plus en plus vers l’État, non par sympathie pour le gouvernement, mais parce qu’il s’inquiète des désordres sociaux.


    Ce qui restait à retirer des négociations justifiait-il ce à quoi on assiste aujourd’hui ? On voit poindre ici un étrange paradoxe : à cause de son rejet du compromis, le mouvement étudiant pourrait contribuer à la réélection du parti qu’il combat depuis des mois avec acharnement.


    Quoi qu’il en soit, et il faut le déplorer, il est clair que les étudiants portent une partie de la responsabilité des perturbations qui secouent présentement le Québec et des dérives qui pourraient maintenant survenir.

     

    Une sortie de crise


    Au point où en sont les choses, des décisions courageuses devront être prises. Au-delà de la question des droits de scolarité, c’est de l’ordre social qu’il faut s’occuper en priorité. La loi 78, une initiative mal inspirée, doit être abrogée. Il faut aussi décréter un moratoire dans le dossier des frais de scolarité.


    Par ailleurs, étant donné l’ampleur de l’insatisfaction et la diversité des griefs formulés à l’endroit du parti au pouvoir, une élection doit être déclenchée au plus tôt, après quoi une réflexion en profondeur devra être conduite sur l’ensemble du système universitaire qui souffre, il est vrai, d’un grave sous-financement.


    Le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. Il presse d’y remédier.


    Plus en profondeur, le Québec doit revenir au système d’équilibre qui soutenait ce qu’on a appelé le modèle québécois - essentiellement : un ensemble de politiques qui savaient faire la part des impératifs économiques et des objectifs sociaux. C’est cet équilibre délicat qui a été rompu depuis dix ans à cause d’une philosophie néolibérale trop agressive qui tend à éroder le tissu social et heurte de front les traditions et les valeurs des Québécois.


    Par ses politiques éclairées (tant celles du Parti libéral que du Parti québécois), le Québec des années 1970-2000 a su non seulement maintenir mais renouveler son filet social tout en adoptant certaines politiques néolibérales et en soutenant la croissance de son économie. Il est même parvenu, durant cette période, à réduire à la fois la pauvreté et les inégalités. Il a ainsi fait la preuve que ce ne sont pas les programmes sociaux qui appauvrissent les États.


    Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et chroniqueur au New York Times, en fait une de ses idées principales. Dans un texte récent, il montrait, par exemple, que les États européens qui en ce moment se portent le mieux économiquement se signalent également par leurs politiques sociales les plus généreuses. Ces deux finalités ne sont donc pas incompatibles.


    Cela dit, la formule qui a bien servi le Québec avant l’an 2000 devra bien sûr être revue et adaptée. Mais cet exercice de réinvention devra être conduit suivant la même philosophie marquée par la rigueur, l’équité, la concertation démocratique et la recherche d’équilibres.

     

    L’ombre de la mondialisation


    La crise actuelle plonge manifestement ses racines bien au-delà du contexte québécois. Il n’est pas étonnant que la controverse ait débordé la question des droits de scolarité, en même temps que le flot grandissant des manifestants se diversifiait, recrutant en dehors du milieu étudiant. La mondialisation, sous l’effet du néolibéralisme qu’elle a contribué à mettre en selle, s’est accompagnée presque partout d’une augmentation des inégalités sociales et d’une aliénation du citoyen qui n’a plus le sentiment d’avoir une prise sur la marche des choses.


    Un nouveau capitalisme ré-ensauvagé a pris forme, dont le centre loge désormais on ne sait où. Ayant peu de comptes à rendre, il domine outrageusement les États ainsi que les organisations syndicales et les institutions communautaires qui servaient traditionnellement de contrepoids. En conséquence, de puissantes entreprises imposent leurs conditions aux gouvernements en vertu d’ententes souvent secrètes. Des multinationales peuvent aussi fermer impunément des usines ou faire durer des lockouts à volonté (comme on le voit présentement à l’usine de Rio Tinto d’Alma au Lac-Saint-Jean). Il s’ensuit un climat général d’insécurité et un sentiment grandissant d’aliénation.


    Contre ces réalités, les Québécois ont peu de recours et ils se sentent impuissants, d’où un grand malaise qui alimente incontestablement le présent mouvement de protestations. Par là aussi, on voit que les étudiants expriment des inquiétudes et soulèvent des questions qui vont bien au-delà de leurs intérêts immédiats et bien au-delà du Québec proprement dit : on n’a pas à être prophète de malheur pour imaginer que les sociétés démocratiques ne toléreront plus très longtemps le régime inique imposé par le nouveau capitalisme mondialisé et le rapport de pouvoir très inégal grâce auquel il prospère.

     

    Le vrai visage du Québec


    Comme toute société, le Québec vit de ses racines et de ses rêves. Il n’y a ici de tensions qu’en apparence, car ses racines plongent dans de vieux rêves qu’il a inlassablement poursuivis à l’échelle de la famille, de la communauté, de l’école, de la nation : un désir de liberté et d’autonomie, une profonde aversion pour les dépendances, une quête d’égalité, de justice sociale et de démocratie, une volonté d’affirmation collective dans la solidarité, un sens aigu de la décence et de la dignité, le tout grâce à une recherche d’équilibres, dans le respect de soi et des autres. Certes, comme toute société aussi, le Québec ne s’est pas toujours montré à la hauteur de ce programme. Il a connu ses moments sombres, mais il ne l’a jamais renié et il y est toujours revenu.


    Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, à cause de l’usure du parti au pouvoir, c’est justement l’un de ces moments d’égarement, de dérive, un moment qui nous fait déshonneur et projette des Québécois une image qui les diminue, qui ne leur ressemble pas. Il faudra être reconnaissant à ceux qui l’ont animée si, de la crise actuelle, devait émerger à nouveau le vrai visage du Québec. Celui qui donne un sens à la dignité, inspire de la fierté et donne le goût de faire avancer une société que nous aimons.













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