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    Conflit étudiant - Regard littéraire sur la crise

    23 mai 2012 |Glenda Wagner - Détentrice d’un doctorat en littérature | Québec
    La littérature d’ici et d’ailleurs nous en apprend beaucoup sur la crise actuelle.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Daniel Roland La littérature d’ici et d’ailleurs nous en apprend beaucoup sur la crise actuelle.
    • Prenez note que dans la première version de ce texte, il était écrit qu'Étienne de La Boétie était l'ami de Voltaire. Il était plutôt l'ami de Montaigne.
    Le Québec demeure le cancre du Canada en matière de diplomation universitaire, selon Statistique Canada. En effet, le pourcentage de Québécois qui terminent leurs études universitaires reste largement inférieur à la moyenne canadienne. C’est pourquoi j’appuie les revendications étudiantes pour une éducation accessible à tous et dénonce le projet de loi 78 dans la foulée.

    La littérature nous apprend beaucoup sur la crise actuelle. Il est, par exemple, un roman de la littérature québécoise que, toute jeune, j’avais considéré comme extrêmement noir ce que d’autres ont nommé le « misérabilisme intellectuel » au point de mettre longtemps à l’apprécier à sa juste valeur. Il s’agit d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire Blais. Citons-le : « Né sans bruit par un matin d’hiver, Emmanuel écoutait la voix de sa grand-mère. […] “ Oh ! mon enfant, personne ne t’écoute, tu pleures vainement, tu apprendras vite que tu es seul au monde ! Toi aussi, tu auras peur… ” »


    Tirée des premières pages du roman - et loin d’illustrer à elles seules toute la dureté contenue dans ce récit : indigence matérielle, ajoutée à la pauvreté intellectuelle -, cette citation révèle néanmoins que, quoi que fasse le poupon et, donc, qu’il aura beau s’époumoner, on ne lèvera pas le petit doigt pour lui venir en aide. Lors de lectures successives, je me réconfortai en me répétant que les familles québécoises pauvres, sans éducation, etc., à l’instar de celle-ci, n’existaient plus ; que la Grande Noirceur était derrière nous. Or, par le truchement de son projet de loi 78, le gouvernement Charest a répondu de la même manière aux étudiants que Grand-Mère Antoinette à Emmanuel : « [Personne] ne t’écoute. […] Toi aussi, tu auras peur… » Depuis vendredi dernier, quant au fait que la Grande Noirceur soit chose du passé, à savoir que l’on cherche, pour tous les Québécois, à leur offrir, peu importe leur naissance et leurs moyens financiers, la même chance qu’à tous, je n’en suis plus certaine…

     

    Retour vers le passé


    Il y a cette autre phrase qui, dans La recherche du temps perdu, de Marcel Proust, a toujours éveillé une résonance en moi : « Mais on ne profite d’aucune leçon parce qu’on ne sait pas descendre jusqu’au général et qu’on se figure toujours se trouver en présence d’une expérience qui n’a pas de précédents dans le passé. » En ce qui concerne notre propos, elle suggère, entre autres, que le Québec et ses étudiants vivent ce qui a déjà eu lieu dans le passé. J’en veux pour preuve Pierre Vallières qui - arrêté à New York au mois de septembre 1966 alors qu’il distribuait des tracts devant l’édifice des Nations unies ; puis accusé d’avoir troublé la paix publique (en se rendant aux Nations unies…) et d’être entré illégalement aux États-Unis (avec son passeport dans les poches…) ; et, enfin, expulsé illégalement jusqu’à Montréal, au mois de janvier 1967, fut emprisonné parce qu’il défendait d’autres idées que celles du pouvoir en place.


    Cédons-lui la parole, quant à son état d’esprit, juste avant son arrestation à New York : « Je n’étais plus certain d’aucun avenir lorsque j’ai été arrêté à New York. [Mais] je tenais à me battre. Les appuis étaient minces, fort minces, mais je voulais espérer contre toute espérance. » (1994: 27) Comme aujourd’hui, au lieu d’être réceptif, d’entendre ce cri du coeur et d’écouter les voix discordantes, le gouvernement, élu par le peuple et pour le peuple, a préféré la diversion, ce qui nous a menés tout droit dans un mur : aux tristes événements d’octobre 1970, que personne, pas plus que moi, ne souhaite revivre.

     

    Joug du clergé


    La peur a longtemps paralysé les Québécois. Aussi, s’il est un roman truculent de notre littérature nationale qui témoigne un cynisme exacerbé à l’égard de l’aliénation du peuple québécois, c’est bien Le libraire, de Gérard Bessette. Le joug dont parle ce petit roman est celui du clergé. Pour mémoire, ce dernier était roi au Québec. Il avait, comme le dirait l’autre, les deux mains sur le volant. C’est pourquoi il eut le loisir de, notamment, mettre arbitrairement à l’index des ouvrages de grands auteurs tels les Gide, Lamartine, Montaigne, Voltaire… Assujettis aux restrictions d’un clergé qui censurait ce qui lui paraissait inquiétant, les Canadiens français n’avaient pas toute la latitude pour lire ce qui existait sur le marché, d’où leur aliénation. Selon le point de vue du clergé, devenait nocif ou risqué ce qui menaçait l’autorité de l’Église, tel son monopole sur l’imaginaire collectif québécois.


    Dans Le libraire, comme l’un de ces ouvrages interdits, L’essai sur les moeurs, de Voltaire, a passé des mains d’un élève à celles des autorités religieuses, celles-ci usent, sans scrupule, de leur pouvoir pour appréhender les coupables de ces mauvaises moeurs. Soit. Mais, cependant que cette histoire parvient aux oreilles des villageois, ceux-ci se montrent complaisants à l’égard du clergé, voire serviles. Autrement dit, quoiqu’inquiétés, ils ne sont nullement indignés par ces interdictions, comme si elles étaient naturelles ou transcendantes. En effet, leur aliénation est telle que la plupart d’entre eux avalisent leur infantilisation même ; attitude que l’on nomme, à la suite de l’essai d’Étienne de La Boétie, ami de Montaigne, la servitude volontaire. Seulement âgé de 18 ans en 1548, l’auteur du Discours de la servitude volontaire avait désiré « qu’on [lui fisse] comprendre comment il se [pouvait] que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. » Et, il conclut : « Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! »


    On s’en doute, je suis contre toute forme d’asservissement. Et, pour terminer, j’écrirai avec Gilles Marcotte qu’est « nécessaire » non seulement la littérature, mais encore l’Art tout entier. Lesquels nous initient « à lire dans le monde ce que, précisément, les discours dominants écartent avec toute l’énergie dont ils sont capables ».


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    Glenda Wagner, Détentrice d’un doctorat en littérature













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