Perles de ministres : la riche récolte de Bernard Landry
L’ancien premier ministre dévoile au Devoir ses carnets secrets
La réalité est encore plus réjouissante. Il n’y a pas un carnet, mais une quinzaine. Il n’y a pas quelques perles collectionnées, mais des dizaines ! À donner mal aux joues et aux ventres de votre humble serviteur, dont les oreilles en ont pourtant entendu d’autres, dont cette merveille : « Je ne suis pas le genre de gars à me mettre la tête dans l’autruche » (l’ex-chef de l’ADQ Gérard Deltell, 9 décembre 2011). « Un chef-d’oeuvre », sourit Bernard Landry.
Tout a commencé, raconte l’ancien chef péquiste, au moment du premier gouvernement Lévesque. Placés en ordre alphabétique à la table du Conseil, les ministres Gérald Godin et Bernard Landry se côtoient. Ce dernier remarque que l’auteur d’Énumération note scrupuleusement les phrases étranges, les mots mal employés, etc., qui viennent d’être prononcés dans le Saint des Saints du gouvernement québécois.
Godin meurt en octobre 1994, un mois après le retour du PQ au pouvoir. Landry se rappelle alors les calepins du poète. Il tente en vain de les retrouver. Il décide alors de « prendre la succession » du poète autour de la table du conseil des ministres. Il ne s’arrêtera qu’en 2003, lorsqu’il perdra le pouvoir.
Sur l’austère bureau de l’UQAM où il nous reçoit, les élégants petits carnets Clairefontaine à carreaux bleus, rouges, verts, noirs sont déposés. Sont-ils remplis de « perronismes » délirants, d’anacoluthes dodues, de barbarismes affriolants, etc. ? « Non quand même », répond Landry. Les carnets, qui ne le quittaient jamais lorsqu’il était aux affaires ont des sections très sérieuses : « Projets du gouvernement », « Notes de réunions », etc. Et cette section fascinante : « Verbatim ou sottisier ».
Il fut malheureusement interdit au journaliste de regarder par lui-même ces coffres aux trésors langagiers. M. Landry, méthodique, a bien noté l’auteur de la perle, le jour où elle a été forgée. Mais il refuse de dévoiler ces informations. Secret des délibérations du Conseil des ministres ! Dont un des fondements est « la plus grande liberté de parole possible à l’intérieur du conseil exécutif », peut-on lire sur le site du ministère de la Justice.
Des bijoux
Et quelle « formidable » liberté de parole ! « Ce sera un gros branle-camarade », prédit un jour un ministre. « J’aborde dans le même sens que lui », lance un autre.
Bernard Landry le confesse : certaines des perles qu’il a accepté de dicter au Devoir sont les siennes. Contrairement à l’ex- entraîneur Jean Perron, qui a finalement admis, dans sa biographie, avoir prononcé certaines phrases célèbres, dont « ça s’est terminé en queue de chemise », M. Landry - par orgueil sans doute ? - se retranche, avec un rictus, derrière la notion de secret et refuse de signaler ses perles.
Soyons stratégique et procédons par élimination. Celles où le latin se trouve déformé ne sont certainement pas sorties de la bouche de l’expert en « audi alteram partem ». Exemples : « Il n’est pas question de faire tabula rosa » ; « Il utilise des arguments abdominem » ; « On en a parlé ad nauseum » ; « On est pas pour faire le contrario aujourd’hui ! » Et bien sûr : « Il y a ici concussus. »
La Grèce, le berceau de notre civilisation, suscite aussi nombre de perronismes juteux. Une certaine épée pose particulièrement problème : « Ça, c’est pour les autres qui ont une épée de Damoclès sur les oreilles ! » ; « C’est une épée de Damoclès qui nous pend autour du nez ! »
La griffe d’un maître
Parfois, malgré la discrétion de M. Landry, l’auteur d’un chef-d’oeuvre célèbre est identifiable. (Enfin pour les connaisseurs comme nous…) L’ambition de « remettre le navire amiral sur les rails », par exemple… c’est du grand Chevrette (Guy Chevrette, évidemment, célèbre député de Joliette, ministre, leader parlementaire, etc.). On le sait, même si l’ancien premier ministre refuse de le confirmer. « Nous avons donné des cadeaux grecs » ? Du Goupil évidemment ! (Ancienne ministre de la Justice Linda Goupil, célèbre pour certains de ses perronismes. tel : « On l’a exprimé de façon nauséabonde [au lieu de ad nauseam] depuis le début de cette commission », phrase qui apparaît dans les transcriptions officielles de l’Assemblée nationale). On reconnaît aussi le trait de Mme Goupil dans : « Ce dossier a été reporté au calendrier grec. »
Chose certaine, les inversions et contresens désopilants sont nombreux dans les carnets secrets de M. Landry : « On ne peut pas remettre le tube dans le dentifrice ! » ; «Nous sommes comme des têtes sans poule » ; « La majorité silencieuse a trop parlé. »
Mais arrêtons-nous ici. D’autres parties du contenu des Carnets secrets de Bernard Landry vous seront dévoilées périodiquement, en exclusivité, dans le blogue Mots et maux de la politique.








